Lorsque pour la première fois je me suis investi dans une communauté Internet, c’était plus ou moins en 2006 ou 2007, ce qui fait probablement de moi un dinosaure aux yeux des plus jeunes d’entre vous, alors qu’il y a honnêtement bien pire. C’était l’époque de ForumActifs, Xooit et msn, et je vous ai déjà paumés. J’avais ce qu’on appelle des intérêts spécifiques - j’en ai toujours - et, naturellement, les gens que je pouvais connaître qui partageaient ces centres d’intérêt se trouvaient plutôt sur Internet.À cette époque, l’époque de la Nintendo DS, l’un de mes contacts me fit changer radicalement mes habitudes de consommation vidéoludique, ainsi que mon point de vue sur ce média en général.Internet permettait d’IMPORTER ; et cette console n’était pas zonée, raison pour laquelle le principal intérêt d’une 3DS est de se faire hacker, mais là n’est pas le sujet.C’est aussi une époque où je lisais beaucoup de mangas mais, contrairement à ce que l’on pourrait s’imaginer, il n’y avait là rien de « kikoojap », pour reprendre une expression d’époque (d’ailleurs le jour où quelqu’un m’a étonnamment fait ce reproche, personne parmi l’entourage que j’avais à ce moment-là n’a compris son délire, étant donné que ledit entourage se qualifiait beaucoup plus que moi pour une telle appellation), car je lisais globalement moins de mangas que de bandes dessinées européennes (une gigantesque bibliothèque des années soixante à laquelle se sont ajoutées les BD franco-belges de ma génération, des Spirou de Tinlot aux Lanfeust d’Arleston) et des comics américains - je suis quelqu’un qui a lu Ultimate Marvel dans son intégralité absolue, et je suis quelqu’un qui possède l’intégralité de House of M en fascicules, à-côtés compris. En fait, je prenais l’intégralité des productions dessinées à phylactères comme un tout cohérent, avec des règles spécifiques en fonction des pays d’origine, ce qui m’a permis de développer mon esprit critique beaucoup plus facilement que si je m’en étais tenu à un seul genre.Bref j’avais et j’ai toujours des goûts éclectiques ; ce qui me permet de vous faire découvrir des pépites injustement méconnues.Voici, en guise d’introduction, Jump Ultimate Stars. Ce titre Nintendo DS, en import japonais uniquement mais tout de même accessible car des solutions complètes existaient, est un jeu de combat reprenant les mangas du Shonen Jump. Sur mon lit de mort, je maintiendrai un avis qui m’a valu les reproches d’un ami qui m’avait fait intervenir pour une chronique sur un site de jeux vidéo alors fréquenté : Jump Ultimate Stars défonce Super Smash Bros.Et au bout d’un moment c’est un avis comme un autre, va falloir arrêter de défendre Nintendo parce que c’est Nintendo et parce qu’il y a un plombier dopé aux champignons.Parmi les univers de Jump Ultimate Stars j’ai fait une découverte. J’ai découvert le premier manga de Yusei Matsui, à qui l’on devra par la suite Assassination Classroom. Et, ô merveille des merveilles, il n’allait pas tarder à être publié en France par l’éditeur Glénat.Accrochez-vous car voici enfin ma chronique de Neuro, le Mange-Mystères.Et en premier lieu un avertissement. Ce manga dérangé n’est pas pour les plus jeunes. Outre un vocabulaire assez relâché pouvant parfois côtoyer le registre du vulgaire, il faut surtout signaler de nombreuses scènes dépeignant diverses déviances sexuelles, principalement dans le domaine de la torture, et le héros n’est pas le seul à s’adonner à ce genre de pratiques.Si le récit peut avoir ses moments vulgaires, il ne relève heureusement ni de l’érotique ni même du pornographique, et demeure donc relativement accessible.La palme du malaise revient au grand-père crypto-pédophile, tué au bout d’un ou deux chapitres, qui fait son retour dans un flashback tellement mal fichu qu’on a l’impression que l’auteur avait oublié l’avoir tué - ou alors la conjugaison de la VF a un sérieux souci dans ce passage.Critique rapide de la VF : elle est très correcte mais perfectible. L’adversaire final du héros se prénomme Six, comme le chiffre Six, mais en VO son nom s’orthographiait Sicks, donnant l’impression d’un malade. La perte de ce jeu de mot est regrettable.Yako Katsuragi, lycéenne soi-disant boulimique (la représentation de la boulimie est ici complètement à côté de la plaque ; et ceci dit cet aspect de sa personnalité est factuellement pénible), voit sa vie basculer lors du meurtre de son père. Neuro, l’un des plus puissants démons du monde des ténèbres, doublé d’un monstre de charisme, arrive de nulle part et résout ce mystère illico-presto, avant d’engloutir de l’énergie pure, issue du coupable démasqué. Il force ensuite Yako à assumer un rôle de détective de façade, se faisant passer pour son assistant car, dit-il, se faire remarquer sur Terre quand on est un démon est contraire aux bonnes mœurs. En effet, après avoir dévoré toutes les énigmes, par ailleurs fort peu intéressantes, du monde des ténèbres, le démon, né un 344 mortembre, a décidé que celles de la Terre satisferaient mieux son appétit encéphalique.Derrière cette promesse d’une intrigue policière bien ficelée se cache avant tout une intrigue paranormale, parsemée de visuels délirants semblant issus d’un cerveau dérangé, et de blagues extraordinaires dans le registre de la cruauté gratuite. Si vous faîtes partie de ce public qui aime chercher la clé du mystère en même temps que le détective, ne lisez pas Neuro, ce n’est pas fait pour vous.Parenthèse pour évoquer l’anime : chara-design respecté, animation superbe, doublages extraordinaires, OST sublime. Si vous avez lu le manga, vous vous contenterez de l’opening, de l’ending et de l’OST, car chaque scène de cette MAUVAISE ADAPTATION remplie d’épisodes HORS-SUJET alors qu’il n’y en a que vingt-cinq, vous fera hurler de douleur, à commencer par l’idée absurde de modifier complètement le meurtre du père de Yako et de déporter sa résolution au dernier épisode. Je suis allé voir des résumés sur Wikipedia dans le doute, évidemment la résolution concernant X n’a rien à voir avec ce que nous en dit le manga, mais cela était prévisible, le manga n’était même pas terminé à l’époque. Il y a un délire incompréhensible autour de l’Amérique du sud alors qu’il ne me semble pas avoir vu Neuro franchir une seule fois les frontières du Japon sur le papier.Si d’aventure vous avez aimé l’anime, oubliez définitivement sa réécriture pathétique et foncez sur le manga. En écoutant l’OST. Ça, vous pouvez.Pendant ce temps, comme tout bon manga, le récit papier bascule vers des arcs plus longs et élaborés, avec des adversaires plus costauds et indicibles, à commencer par le mystérieux X, que l’on appelle aussi Saï. Personnage perturbé et amnésique, l’individu se rend coupable de meurtres particulièrement glauques dans le but avoué d’observer la structure de ses victimes afin, peut-être, de mieux comprendre la sienne propre.Et puis, le mystère de X restant entier, c’est l’apparition de l’intelligence artificielle HAL, capable de manipuler les masses via Internet pour transformer littéralement n’importe qui en criminel.Au volume 9 commence une bascule. Car Neuro c’est aussi un manga dont le concept initial a fini par lasser son lectorat, très clairement ; sinon comment expliquer le changement subi de ton, pour revenir à la baston pure d’un simple shonen ?Si cela est vrai avec l’intelligence artificielle HAL, c’est encore plus exacerbé dans l’arc narratif de la Nouvelle Lignée. Celui-ci lâche définitivement toute forme de réflexion. Un ennemi déclaré de l’humanité attaque cette dernière et Neuro est contraint d’assurer sa protection étant donné que l’humanité constitue sa réserve de nourriture. On se demande alors comment le manga a pu passer de « j’ai tué ma victime parce que je voulais continuer à mettre de la drogue dans mes plats de chef étoilé » à « j’ai fait sauter méticuleusement ces cinq digues pour engloutir des centaines de milliers de vies en une seule fois, viens te battre Neuro ».Ce revirement dans le style de narration n’enlève heureusement rien à la verve magnifique de cette série en 23 volumes. Humour, bons mots et cruauté gratuite demeurent en effet bien présents jusqu’au bout de l’aventure. La toute dernière page présente des pistes pour un Neuro 2, et c’est frustrant car on aimerait vraiment voir ces pistes explorées, mais non.Neuro n’est d’ailleurs pas le seul monstre de charisme du récit. Outre l’inspecteur Sasasuka, l’extraordinaire Yuya Higuchi, qui brille surtout au cours de l’arc d’HAL, mérite d’être cité. Sasasuka, extrêmement démotivé, fonctionne d’autant mieux qu’il est en duo avec un otaku complètement à côté de la plaque ; quant à Higuchi, c’est intéressant d’explorer le profil du jeune hacker embauché par les forces de l’ordre en dépit de son passé criminel. L’arc de l’intelligence artificielle HAL est un pur et simple chef-d’œuvre, malgré cette bascule déjà signalée vers le shonen - quasiment aucun mystère pour le lecteur, le coupable est connu quasiment d’emblée et une longue séquence se résume à des affrontements, par ailleurs très inventifs, contre des adversaires de plus en plus retors. Il est impossible pour le lecteur occidental de comprendre la logique derrière les agissements de l’IA, qui repose notamment sur un prénom japonais intraduisible.Neuro c’est une adaptation sur DS aussi. Je la possède. Mais évidemment je n’y joue pas, je ne sais pas lire le japonais et ce coup-ci c’est obligatoire. C’est une pièce de collection