L'Etat est-il antérieur à l'homme ? La Cité fonde-t-elle l'homme ? Ou bien l'homme et l'Etat naissent-ils ensemble et simultanément ? Partie 2/2 État et antériorité : l’État est-il antérieur à l’être humain ?Partie 2/2La partie 1 est ici : https://qwice.com/Point/KVvFiDcteQ42sKII. Antériorité de la Cité, l’homme est un animal socialLa Cité est antérieure à l’homme, elle est une chose naturelle. C’est par et dans la Cité que l’homme se réalise, réalise son être. Celui qui vit en dehors de la Cité, c’est soit un être supérieur (un dieu), soit un être inférieur (un animal). « Pour vivre seul, il faut être une bête ou un dieu – dit Aristote. Manque le troisième cas : il faut être les deux – philosophe… » disait Nietzsche (Crépuscule des idoles, « Maximes et Flèches », 3.). Pour Aristote, un homme n’est vraiment homme que quand il vit avec les autres, en société. Pour le dire ainsi, c’est la Cité qui fait l’homme, ce n’est pas l’homme qui fait la Cité. Celui qui vit en dehors de la Cité, ou encore celui qui est « sans lignage, sans loi, sans foyer » (Homère) ne peut pas être un homme complet , ou alors il est plus qu’humain, comme le Zarathoustra de Nietzsche est « plus qu’humain » – lui qui tend vers le surhumain (übermensch). Pour Aristote, faire une cité, s’organiser et s’unir sous la bannière d’une Cité, c’est une tendance naturelle. On est donc loin du contrat social, contrat anhistorique et purement artificiel. La Cité aristotélicienne est naturelle et antérieure à l’homme ; il est de la nature de l’homme que de vivre en société.Mais pourquoi vit-on en société ? Pourquoi est-ce naturel ? Pourquoi dit-on que l’homme est « naturellement politique » ? Et surtout, qu’est-ce que ça veut dire que la Cité est antérieure à l’homme ?A. Main, logos, la vie en sociétéa. La mainLa supériorité de l’outil, c’est qu’il peut être lâché ; la main peut prendre et lâcher l’outil, tandis que l’animal, lui, a toujours tous ses outils avec lui (Les politiques). C’est sur ce point que l’homme est « supérieur » à l’animal, c’est parce qu’il a une main. Cette main qui peut faire des outils, les prendre, les utiliser, et surtout les lâcher. L’homme a une main. Il est le seul animal à avoir une main. Mais pourquoi en a-t-il une ? C’est, précisément, dans les Parties des animaux (IV, 10, 687a-b) qu’Aristote précise pourquoi l’homme a une main par rapport aux autres animaux. Parce que l’homme est le plus intelligent des animaux, il a des mains.L’homme est donc l’animal le plus intelligent, il est doté d’une chose que les autres animaux n’ont pas. La nature ne fait rien en vain, l’homme a des mains parce qu’il est le plus intelligent. L’intelligence est la raison d’être de la main, la main est l’instrument de l’homme. Et cette intelligence se note par le langage et la raison de l’homme. L’homme, donc, contrairement aux autres animaux, est intelligent, il possède un langage. La nature a donné la main à un être doué d’intelligence. Et cette main doit nous faire comprendre que l’homme et naturellement intelligent, naturellement doué d’intelligence, naturellement apte à fabriquer des outils, à les utiliser et à les lâcher.b. Le logosL’homme, donc, est un animal intelligent, c’est-à-dire qu’il possède le logos. L’homme est un animal doué de raison (ζωον εχον λογον : zôon echon logon) dit Aristote. Il possède le logos. Le logos, ce n’est pas juste la raison ou l’intelligence, c’est aussi la parole. En effet, logos, en grec (λογος), signifie à la fois raison et parole.L’homme a une parole, alors que l’animal n’a qu’une voix. La voix exprime les sensations, alors que le langage transmet des notions plus précises (bien, mal, juste, injuste), le langage peut définir ce qu’est la Cité. Aristote distingue donc la voix (ou phonê, φονη) du logos. L’homme est le seul animal a avoir un langage, il est le seul animal à être doué de raison, à être intelligent. Le langage exprime ce qui est avantageux, nuisible, etc. En un sens, et c’est le topos que reprendront les philosophes qui suivront, le langage exprime l’inutile, ce qui n’est pas utile pour vivre ; la bête ne s’interroge jamais sur la couleur du ciel ; la bête ne s’arrête jamais pour observer les étoiles et s’interroger sur leur nature. L’animal, ce n’est pas Thalès : l’animal ne tombe pas dans un puits à force de contempler le ciel. Le langage, c’est ce qui permet cette contemplation du ciel, de retranscrire cette contemplation.La nature ne fait rien en vain et si elle a doté l’homme d’un langage, d’une raison, c’est pour une bonne raison. Et cette raison, c’est la vie en société. L’homme vit dans une Cité, alors que les dieux et les animaux, non. Or, rappelons-le, pour vivre hors d’une Cité, il faut être soit un être supérieur, soit un être inférieur. Ce qui caractérise l’homme, pour Aristote, c’est le fait de vivre en société, politiquement. Et c’est pourquoi, en tant qu’il est un zôon echon logon, il est aussi un animal politique, car s’il a un langage, c’est pour pouvoir échanger sur le bien, le mal, le juste, l’injuste et toutes les « autres notions du genre » (Politiques, I, 2). S’il faut vivre politiquement, c’est parce qu’on a un langage, un logos.L’homme a une voix et un langage. Il sait exprimer la douleur, ses sensations, ses émotions, ses sentiments (douleurs, agréables, etc.) mais pas que. Il exprime aussi des notions qui sont « inutiles » à la vie animale. L’homme, avec sa raison, vise ce qu’est le bien, le beau, le juste, l’injuste, etc. Le bien, le mal, le juste, l’injuste, ce sont des notions qui servent à la vie en société, qui servent à gouverner, à organiser la Cité, la Polis, cette communauté de besoins. Le langage parvient donc à exprimer des notions morales, politiques et des valeurs. L’homme, en tant qu’il est doué de raison, du langage, peut exprimer des notions et des valeurs qui ne sont utiles que quand il vit en société. Ces notions, ou encore normes, connaissances, diffèrent de la sensation, car ce sont des choses de raison. La Cité, c’est le lieu dans lequel on partage des valeurs communes, on se soumet à la norme et aux lois communes. En revanche, les sensations sont relatives à l’individu. Pour reprendre la distinction aristotélicienne : la sensation relève du particulier alors que les notions sont « universelles ».L’homme, donc, est un animal rationnel, il a cette faculté de connaître, faculté qui repose sur des idées et des concepts abstraits, faculté qui permet de faire des abstractions, et qui vise l’universalité. Il ne peut donc y avoir de communauté humaine que grâce à la raison. Et comme la Cité, idéalement, doit être une démocratie, le langage et l’art oratoire sont donc plus qu’importants, c’est nécessaire.c. la nature ne fait rien en vainAinsi, disais-je que l’homme est un animal rationnel, doué du langage (zôon echon logon), et que la nature ne fait rien en vain, d’où qu’il suit que l’homme est un animal politique (ζωον πολιτικον : zôon politikon). Selon Aristote, il y a des êtres qui n’ont pas besoin de vivre dans une Cité, car ce n’est pas dans leur nature (animal, dieux). Certes, les animaux peuvent vivre dans des sortes de société (fourmis, abeilles), mais ces communautés animales ne sont jamais des communautés politiques, car il n’y a pas de notions communes entre les animaux, puisqu’ils n’ont pas de langage, et qu’ils ne sont pas intelligents, sans quoi ils auraient une main.Il y a des êtres qui ne sont pas, par nature, disposé à vivre en société, contrairement à l’homme qui ne vit que politiquement. L’homme a une place intermédiaire entre les animaux (êtres inférieurs) et les dieux (êtres supérieurs). Celui qui ne vit pas par nature dans la Cité est un être qui n’en a pas besoin. Et cet être qui ne vit pas par nature dans la Cité est un être qui vit hors de la loi. La politique, pour le dire ainsi, c’est la construction des lois pour créer une vie en société et la soumission à ces lois. Ainsi, l’homme qui ne vivrait pas en société perdrait son humanité, il serait coupé de ses ancêtres, de sa famille, il serait déraciné.Ainsi, il semble que la société soit antérieure à l’homme (ou plutôt la Cité) dans la mesure où, la nature ne faisant rien en vain, tout est fait pour que les hommes vivent en société, soient des animaux politiques : ils ont des mains parce qu’ils sont intelligents, et leur intelligence se note par le langage et la raison, lesquelles sont la preuve que l’homme doit vivre en société, est naturellement prédisposé à vivre politiquement.B. Société antérieure à l’hommea. Antériorité naturelle et description de la CitéAinsi, après toutes ces considérations, on ne peut pas nier l’antériorité naturelle de la société par rapport à l’homme, à l’individu. La Cité est naturellement antérieure, car la Cité est un tout, c’est la chose qui relie les hommes qui ne sont que des corps inutiles sans la Cité (Politiques, I, 2).La Cité se comprend comme un organisme, un corps, un tout, et à l’intérieur de ce tout, il y a les individus, qui sont les parties de ce tout. C’est pour cela que la Cité est antérieure à l’homme, car le tout doit être antérieur à la partie. On naît dans la Cité, ce n’est pas elle qui naît après nous. Aucun individu n’est autosuffisant, seul. Les êtres qui sont autosuffisants, ce sont les animaux et les dieux, mais pas les hommes.La Cité naît avant l’homme, elle lui est antérieure. La Cité est le tout, une chose