Philoctobre#2025 - 2 Démocrite – L’atome C’est le 2ᵉ jour du Philoctobre. Et pour l’occasion, parlons du méchant Démocrite, cet odieux matérialiste ! Démocrite, un philosophe présocratique (donc un type qui vient avant Socrate en philosophie), est un des premiers penseurs (sinon le premier) à avoir pensé que la matière est composée de toutes petites particules insécables : l’atome ! Atome, en grec (atomos), ça signifie indivisible. Et ces atomes sont séparés par du vide. Laissez-moi vous en parler un peu. I. Ontologie : l’atome est l’être, le vide le non-être Il faut noter, d’abord, que l’atome, avant d’être un concept de physicien, est une manière de répondre à la question de l’être, de sa nature, de son unité. Chez Démocrite, l’atome a, dans un premier temps, un rôle ontologique. L’Être est-il un, imperméable, immobile ou bien est-il multiple, mouvant et changeant ? L’Être premier, celui qui correspond au fond des choses, qui est à la base de toute chose, quelle est sa nature ? Pour Parménide, il y a un Être unique, immuable, inaltérable, éternel, indivisible, en revanche, pour un Héraclite, l’Être est multiple, toujours changeant (on le rappelle « on ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve »). Aucune de ces deux positions contradictoires ne satisfait Démocrite. La première, par exemple, n’arrive pas à expliquer pourquoi il y a du mouvement et surtout n’explique pas la variété de formes des étants ; la seconde, parce qu’elle refuse toute imperméabilité, empêche de voir ce qu’il y a de commun dans l’être, voire, si on pousse à l’extrême la réflexion héraclitéenne, elle empêche l’existence même de la matière dans la mesure où s’il n’y a rien d’immuable au « fond » des choses, la matière serait divisible à l’infini (ce qui fait que tout corps serait immédiatement annihilé – si on veut que la matière persiste, il faut qu’il y ait au moins quelque chose de permanent au niveau microscopique). Aussi, Démocrite, pour élaborer son ontologie, propose de partir du constat que le mouvement existe. Que fait-on si le mouvement existe ? Pour Démocrite, pour qu’il y ait du mouvement, il faut qu’il y ait à la fois de l’être et du non-être. En d’autres termes, pour qu’il y ait du mouvement, il faut deux composants ultimes à la nature : des atomes et du vide. Le vide permet le mouvement, les atomes permettent la diversité des étants, tout en conservant une certaine immuabilité. Peut-on, pour Démocrite, diviser à l’infini la matière ? Non, on tombera à un moment, sur l’atome, le plus petit élément de matière. L’atome, c’est l’être, c’est-à-dire quelque chose d’immuable, d’éternel, d’inaltérable et d’indivisible (rappelons atomos (ατομοσ), en grec, signifie indivisible). Toutefois, il n’y a pas un seul atome, sinon une infinité : infinité à la fois dans la grandeur et dans les formes. On a donc une multiplicité d’étants laquelle conserve les propriétés de l’Un : inaltérable, éternel, indivisible, etc. Aussi, l’être est multiple, mais aussi conserve quelque chose d’unique. Les atomes se déplacent dans le vide. Mais qu’est-ce donc que le vide ? C’est du non-être, c’est-à-dire un manque d’être ou encore la négation de l’être. Ce vide, qu’on appelle aussi l’univers, est infini, sans quoi les atomes infinis en nombres déborderaient de l’espace : ce vide est la condition sine que non du mouvement, parce que c’est dans cet espace infini que les atomes se déplacent, voltigent. Toutefois, quand on parle de non-être, on a tendance à penser à quelque chose qui n’existe pas, qui n’a aucune réalité. Qu’on ne s’y trompe pas ! Pour Démocrite, le non-être, soit le vide, a autant de réalité que l’être, soit les atomes : il s’agit seulement de deux sortes de réalité, mutuellement exclusive. Aussi, pour paraphraser Jean Voilquin (Les penseurs grecs avant Socrate, p. 164), tout en admettant la plénitude parfaite de l’être, parce qu’il y a du mouvement, Démocrite suppose le plus petit élément de matière qui se déplace dans un espace vide. Ces deux composants de la nature sont au principe de tout, de sorte que rien ne naît du néant. Tout ce qui est de l’ordre de l’être est composé d’atomes : un corps, du feu, de l’eau, l’âme, même la pensée ! – en bref, tout ce qui n’est pas du vide est un composé d’atomes qui se déplacent dans l’espace vide. II. Physique : quel est le plus petit élément de matière ? A. Éléments de base L’atomisme, c’est l’explication des phénomènes dans des causes mécaniques. Aussi, une fois qu’on a posé que l’être est de l’atome et que le non-être est du vide, il faut expliquer la nature à partir de ces principes. Précisons donc ce qu’est un atome au niveau de la physique. Un atome peut prendre n’importe quelle forme, puisqu’il en a une infinité ; aussi, un atome peut être courbe, lisse, crochu, rude. On peut les distinguer selon la forme (comme on distinguerait la lettre A de la lettre N ou encore de la lettre Z), selon l’ordre (comme on distingue la combinaison AN de la combinaison NA) et selon la position (comme on distingue un A d’un ∀). Les atomes, je l’ai dit, se déplacent dans le vide, à vitesse égale, et c’est en se déplaçant et en s’entrechoquant que les atomes peuvent s’accrocher et former des corps beaucoup plus gros. C’est d’ailleurs ainsi, au hasard, que l’infinité des mondes se composent. L’atome, en tant que plus petit élément de matière, est si petit qu’il n’est jamais visible à l’œil nu : il n’est visible que pour l’intellect. L’atome se meut éternellement en tourbillon dans le vide, parce qu’il y a du vide entre les atomes. De sorte qu’on peut concevoir l’univers comme étant du vide avec une abondance de corps. Les mondes infinis naissent au gré du mouvement spontané des atomes. B. Problèmes de physique Toutefois, ces explications ont un problème : d’une part, Démocrite ne pipe mot de l’origine du mouvement. D’où vient le mouvement de l’atome ? On accepte volontiers de dire que si un atome en cogne un autre, ce second atome se meut en conséquence, tout comme une boule se déplacerait si elle est choquée par une autre. Seuls le mouvement et l’existence du vide expliqueraient le mouvement des atomes – ce qui est assez léger. D’autre part, ces mouvements paraissent être dus au hasard, or Démocrite nous dit que tout est nécessaire. Démocrite, concernant l’origine du mouvement, semble éviter la question – soit ça, soit l’état très fragmentaire de ses écrits ne nous permet de conclure. Il dit, cependant, que le mouvement est éternel, tout comme l’atome et le vide le sont, il n’est donc pas utile de connaître la provocation originelle du mouvement. Toutefois, chez Épicure et Lucrèce, deux penseurs très largement influencés par l’atomisme de Démocrite, on a un début de solution. Si, déjà chez Démocrite – ou plutôt si certains fragments et témoignages tendent à aller dans ce sens –, le mouvement s’explique aussi par le poids de l’atome (lequel poids entraîne l’atome vers le bas), on peut également expliquer le mouvement à partir du clinamen. Le clinamen, ou déclinaison, c’est l’écart, la déviation spontanée des atomes qui chutent tout droit dans le vide. C’est cet écart spontané qui permet aux atomes de s’entrechoquer et de créer des corps. Et ce concept de déclinaison peut être utile pour comprendre cette notion de hasard qui semble régir le mouvement tout en acceptant l’idée que tout est nécessaire. En effet, chez Démocrite, le hasard, ce n’est jamais que le reflet de notre ignorance. Et plus encore, à partir du moment où on a un premier choc, on peut en déduire tous les autres, puisqu’ils vont nécessairement arriver. Ou encore, à partir du moment où « le processus cosmogonique est engagé, tout se produit de manière rigoureusement déterminée » (introduction de P.-M. Morel, in Démocrite, Fragments et témoignages, p. 16). Le mouvement est irréfléchi et fortuit, mais cette spontanéité se ramène, de toute manière, sous l’égide de la nécessité. III. Atome et perception Si l’atome (et le vide) est au principe de tout, et si l’atome n’est pas visible à l’œil nu, comment puis-je voir ? C’est une excellente question ! Il faut dire, d’une part, que l’atome est certes visible pour l’intellect seulement, mais les composés d’atomes, eux sont visibles ! Aussi, ce qui fait l’objet de la perception, c’est non pas l’atome en tant que tel, mais le composé d’atomes, soit le corps. D’autre part, puisqu’il n’existe, dans les choses, que les atomes et le vide (seuls l’être comme atome et le non-être comme vide existent réellement), il faut admettre que ce qu’on perçoit est fait d’atomes et de vide. Aussi, ne perçoit-on que ce qui est constitué d’atomes, ou plutôt ne perçoit-on que des simulacres. Pour le dire plus clairement, on ne perçoit jamais vraiment l’objet en lui-même qu’une sorte d’image qui s’échappe des objets composés et qui produisent un effet sur celui qui perçoit. On reçoit, dans l’œil, une image réfléchie des objets visibles, le simulacre, c’est-à-dire l’émanation de structures creuses et subtiles qui conservent à l’identique l’ordre de succession et de marche qu’elles avaient dans les corps (cf. §45, Lettre à Hérodote, Épicure). Et c’est là-dessus que se termine cette courte présentation de ce qu’est un atome chez Démocrite. Évidemment, l’atome démocritéen n’a, en soi, pas grand-chose à voir avec l’atome comme on le conçoit aujourd’hui : chez Démocrite, il n’y a ni neutron, ni prot