Hors Ligne Chapitre 6 — Les autres contre moi Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution. — Au bout d’un moment, ce n’est plus une question de musique. C’est ce que je me suis dit en me réveillant ce matin-là, avec la sensation d’avoir la tête pleine de papier froissé. Les mêmes motifs, les mêmes phrases, les mêmes images qui se frottent les unes aux autres jusqu’à produire une chaleur désagréable. La musique, c’était juste l’étincelle. Le reste… le reste était déjà là depuis longtemps. Je suis resté allongé, le téléphone dans la main, écran allumé sans raison. Je regardais la liste des conversations comme on regarde une porte close. Je ne cherchais pas un message. Je cherchais un signe. N’importe quoi qui me dise que je n’étais pas en train de perdre le fil. Rien. Je me suis dit : Elle dort. Puis : Elle travaille. Puis : Elle s’en fout. Et, comme toujours, la pensée suivante a surgi, plus lourde, plus persuasive : Comme les autres. Ce “comme les autres” a ouvert une porte intérieure que je n’aurais pas dû ouvrir. Je me suis levé sans faim, sans envie, sans direction. J’ai fait le café. Je l’ai bu trop vite. J’ai senti mon cœur accélérer et, pendant une seconde, j’ai eu l’impression que c’était de l’énergie. Puis j’ai compris : c’était juste l’anxiété qui prenait un autre costume. Je me suis assis au salon. La guitare était là, mais je n’ai pas osé la toucher. L’idée de rejouer une mélodie “pas à moi” me collait encore aux doigts. Alors j’ai fait ce que je faisais de mieux, désormais : j’ai rejoué des scènes dans ma tête. Pas des scènes de studio. Des scènes d’avant. Ma famille. C’est bizarre, parce que je n’y pense pas souvent, normalement. Enfin, je crois. Je les garde à distance, comme on garde une boîte de vieilles affaires dans un placard : tu sais qu’elle existe, tu sais qu’elle contient quelque chose, mais tu ne l’ouvres pas parce que tu ne veux pas respirer la poussière. Ce matin-là, la poussière était déjà dans l’air. J’ai repensé à un repas. Un repas banal, une table, des couverts. Je me vois parler de musique, pas de manière passionnée, juste une phrase. “Je bosse un morceau.” Et je revois le silence, ce micro-silence qui suit une phrase quand personne ne sait quoi répondre, ou quand personne n’en a envie. Dans mon souvenir, quelqu’un change de sujet. On parle du travail, de l’école, de choses “réelles”. Sur le moment, à l’époque, ça ne m’avait pas forcément frappé. Ou ça m’avait piqué, puis c’était passé. Mais là, aujourd’hui, ce silence est devenu une preuve. Ils s’en foutaient. Ils se sont toujours foutus. Ils m’ont jamais pris au sérieux. Je me suis surpris à murmurer à voix basse : “Ils ont jamais cru en moi.” La phrase m’a paru tellement évidente, tellement… propre. Comme un diagnostic qu’on pose enfin. Et ce qui est terrifiant, c’est à quel point ça soulageait. Parce que si “ils ont jamais cru en moi”, alors ma fatigue n’est pas de ma faute. Ma lenteur, mon vide, mes nuits blanches, mon incapacité à finir… tout ça devient la conséquence logique d’un sabotage extérieur. Un sabotage ancien. Je me suis levé, j’ai marché dans l’appartement. J’ai ouvert un tiroir au hasard. Je suis tombé sur un vieux truc : une photo, un papier, une carte. Rien d’important. Et pourtant, j’ai ressenti une colère immédiate, disproportionnée. Comme si l’objet avait participé. Je me suis souvenu d’une remarque, une fois. “Tu devrais faire un vrai métier.” Ou peut-être : “Tu vas pas vivre avec ça.” Ce genre de phrase qu’on dit en croyant être réaliste, en croyant aider, sans réaliser qu’on plante un clou. Je ne sais plus qui l’avait dite. Dans une version de ma mémoire, c’est mon père. Dans une autre, c’est ma mère. Dans une autre, c’est quelqu’un d’autre, un oncle, une tante, une voix. Mais la phrase, elle, est stable : elle tombe comme un jugement. Je l’ai répétée dans ma tête, et à chaque répétition, elle devenait plus nette. Tu vas pas vivre avec ça. Tu vas pas vivre avec ça. Tu vas pas… vivre. Je me suis assis, brusquement, comme si j’avais reçu un coup dans le ventre. Et j’ai compris ce que j’étais en train de faire : je prenais des souvenirs flous, des sensations, des micro-humiliations, et je les alignais pour construire une ligne droite. Une ligne droite qui mène à aujourd’hui. Ce n’était plus “j’ai des problèmes”. C’était “ils m’ont brisé”. Le téléphone a vibré, et j’ai sursauté. Pas un message d’elle. Une notification inutile. Une pub. Un rappel d’appli. J’ai eu envie de le jeter. Je l’ai serré fort, si fort que mes doigts ont blanchi. Et dans cette pression, il y avait une chose très simple : l’attente. L’attente obsessionnelle de ce message qui ne venait pas. J’ai rafraîchi la conversation. Un geste simple : glisser vers le bas, relâcher. Comme si la nouveauté pouvait tomber du ciel. Rien. J’ai rafraîchi encore. Rien. Je me suis dit : tu fais n’importe quoi. Puis : c’est normal. Puis : c’est eux qui t’ont rendu comme ça. Et là, le mot “eux” a commencé à apparaître. Eux. Je l’ai senti se former comme une masse vague, un nuage. Au début, “eux”, c’était ma famille. Ceux qui n’avaient pas compris, pas soutenu, pas cru. Puis, “eux”, ça a été le gars du studio. Pas lui personnellement, non. Mais ce qu’il représentait : le monde de la musique “propre”, celui qui te dit calmement que tu ne peux pas, que tu dois te conformer, que tu n’as pas ta place. Ensuite, “eux”, ça a été les gens sur internet. Les commentaires. Les discussions. Les forums. Les experts. Ceux qui “savent” et qui te rappellent que tu n’es qu’un pseudo de plus dans un fil. Et puis, sans que je sache quand exactement, “eux” est devenu… tout le reste. Le monde. Je me suis surpris à penser : Ils savent. Je ne savais pas ce que ça voulait dire, mais c’était là. Ils savent que tu fais semblant. Ils savent que tu n’es pas original. Ils savent que tu n’es pas légitime. Je suis allé à la cuisine, j’ai bu de l’eau directement au robinet, comme un animal. Je me suis aspergé le visage. Je me suis regardé dans le miroir au-dessus de l’évier : yeux cernés, peau un peu pâle, un type banal. Je me suis dit : calme-toi. Je me suis dit : tu deviens parano. Mais le mot “parano” sonnait comme une insulte, comme un truc que “eux” diraient pour te décrédibiliser. Alors je l’ai rejeté. Je suis retourné au salon. J’ai ouvert l’ordinateur. Je me suis connecté au forum. J’ai relu des discussions. Je cherchais quoi ? Une preuve de mon existence. Une validation. Une contradiction. J’ai vu des gens parler de plagiat, de procès, de “ça m’est arrivé”, de “attention aux motifs”. Et je me suis senti confirmé. J’ai pensé : Tu vois ? Ça arrive. On vole. On prend. On parasite. Le monde était plein de prédateurs invisibles. Ça devenait cohérent. Et quand tout devient cohérent, c’est là que c’est dangereux. Je me suis surpris à aller sur le profil du studio. À relire leur mail. À analyser leur formulation. “On peut retravailler ça.” “Te ressemble vraiment.” Pourquoi “vraiment” ? Pourquoi ce mot ? Est-ce qu’il avait un sous-texte ? Je me suis mis à relire des phrases comme si elles contenaient des codes. Et à chaque fois que je trouvais un “détail”, je ressentais un petit shoot de certitude. Un petit “aha”. Un petit orgasme mental. C’est addictif, la certitude, quand on vit dans le flou. À midi, j’ai reçu un message de ma mère. Un message banal. Une question sur un truc administratif. Un “tu peux me rappeler quand t’as le temps ?” Je l’ai lu. Et au lieu de le voir comme une tentative de contact, je l’ai vu comme une intrusion. Comme une preuve de contrôle. Comme un rappel que mon existence devait toujours passer par leurs besoins, leurs demandes, leurs cadres. Je n’ai pas répondu tout de suite. Je l’ai laissé là, non lu officiellement, pour garder la main. Pour garder le pouvoir. Puis j’ai ressenti une culpabilité, immédiate, et cette culpabilité s’est retournée en colère : Tu vois ? Même ça, ça te bouffe. Même ça, ils te bouffent. J’ai écrit : “Je peux pas.” J’ai effacé. J’ai écrit : “Je rappelle plus tard.” J’ai effacé. J’ai écrit : “Tu veux quoi encore ?” J’ai effacé. Finalement, j’ai répondu quelque chose de neutre. Un compromis. Toujours le compromis. “Je te rappelle ce soir.” Et dès que j’ai envoyé, j’ai eu la sensation d’avoir perdu. Perdu quoi ? Je ne sais pas. Un territoire. Une frontière. J’ai reposé le téléphone et je me suis senti piégé, comme si une simple phrase m’avait remis dans un rôle que je déteste : le fils raisonnable, le fils disponible, le fils qui ne fait pas de vagues. Le fils qui n’a pas le droit d’être un musicien déprimé qui cherche une bouée dans une conversation. Je me suis remis à rafraîchir. Rien. Je me suis dit : elle est occupée. Puis : elle a vu ton dernier message et elle a trouvé ça nul. Puis : elle se barre comme les autres. Comme les autres. La phrase revenait. Elle revenait comme un riff qui tourne, un motif obsédant. Et, sans m’en rendre compte, je l’ai fait : j’ai commencé à écrire dans ma tête un discours. Pas pour elle. Pour moi. Tu vois ? Tu vois que c’est toujours pareil ? Tu vois qu’ils te laissent quand ça devient réel ? “Ils”. Encore. Je ne savais même plus qui j’incluais là-d