Hors Ligne Chapitre 3 — L’élan Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution. — Le troisième jour, je me suis surpris à faire une liste. Une vraie liste. Pas une liste mentale qui se dissout au bout de vingt secondes, pas une liste “ce serait bien que” écrite dans un coin de tête. Une liste sur un bout de papier, avec un stylo, comme un adulte fonctionnel. J’ai écrit trois lignes, puis je me suis arrêté, le stylo suspendu, comme si le simple fait de matérialiser des choses allait déclencher une alarme. Parce que dès que j’écris "faire", mon cerveau répond "à quoi bon". Je suis resté là une minute à regarder le papier. La lumière du matin tombait sur la table. Je me suis dit que c’était peut-être ça, l’élan : pas un grand souffle héroïque, juste un moment où tu acceptes de poser un truc devant toi, et de ne pas détourner les yeux. La liste disait : 1. Finir une maquette propre 2. Trouver un endroit pour enregistrer 3. Envoyer à quelqu’un (n’importe qui) J’ai relu “n’importe qui” et j’ai eu un petit rire sec. Parce que la vérité, c’est que je savais déjà à qui j’avais envie d’envoyer. Je n’avais pas de message d’elle ce matin-là, et je m’étais interdit de vérifier toutes les dix minutes, comme la veille. Je voulais me prouver que je pouvais exister sans ça. Alors j’ai fait un truc volontairement banal : je me suis douché. L’eau chaude sur la peau, c’est toujours le même miracle discret. Ça ne guérit rien, mais ça remet les limites du corps à leur place. La dépression te donne parfois l’impression d’être une brume, une présence étalée sur les objets. L’eau, au moins, te rappelle que tu es une surface. Je me suis habillé avec ce que j’ai trouvé. Un t-shirt, un jean. J’ai regardé mon reflet dans le miroir du couloir. J’ai vu quelqu’un qui avait l’air fatigué, oui, mais pas forcément “perdu”. C’est ça le piège : de l’extérieur, on a souvent l’air normal. De l’intérieur, c’est un incendie lent. Dans la cuisine, j’ai lancé la machine à café. Le même bruit. La même odeur. La même mousse. J’ai bu en regardant l’étui de la guitare, ouvert, comme si ça l’avait été toute la nuit. Comme si elle avait dormi avec moi, silencieuse. Je me suis assis dans le salon avec une résolution ridicule : "Aujourd’hui, tu bosses". Pas “tu joues”. "Tu bosses". Je ne sais pas d’où ça m’est venu. Peut-être d’un souvenir de moi plus jeune, quand j’appelais ça “travailler un morceau” au lieu de “tuer le temps”. Peut-être d’un film. Peut-être d’un mensonge que j’avais besoin de croire. J’ai allumé l’ordi. J’ai ouvert le logiciel. J’ai créé un nouveau dossier. Et là, j’ai bloqué. Parce qu’il fallait le nommer. Nommer un truc, c’est lui donner une existence. Et donner une existence à quelque chose, c’est accepter la possibilité qu’il échoue. Tant que ça reste dans ma tête, ça ne peut pas vraiment mourir. Dès que ça a un nom, ça peut être enterré. J’ai tapé un mot au hasard. Puis je l’ai effacé. J’ai essayé “EP”. Puis “Projet”. Puis j’ai ri encore : “Projet”, c’est le mot préféré des gens qui ne finissent rien. Le mot qui fait sérieux sans obliger à conclure. Finalement, j’ai écrit : "HORS LIGNE". Je ne sais pas pourquoi. Ça m’a semblé évident, comme un titre qu’on trouve en regardant un mur. Sur le moment, je l’ai pris comme une blague sur ma vie sociale. Un truc sec, un peu cool, un peu triste. Je ne savais pas encore à quel point ce mot allait s’accrocher. Le dossier s’est créé. Une petite icône bleue, propre, dans un monde où tout chez moi était flou. J’ai branché la guitare. J’ai vérifié le niveau. J’ai accordé. J’ai enregistré une piste rythmique simple, juste pour poser quelque chose. Pas besoin que ce soit génial. Juste besoin que ce soit réel. Pendant une heure, j’ai été presque… normal. Je dis “presque” parce que même dans les moments où je fais quelque chose, il y a cette seconde couche en moi qui commente : Tu fais semblant. Tu ne vas pas tenir. Tu vas t’écrouler dès que tu auras besoin d’un vrai effort. Mais cette fois, j’ai réussi à la mettre en sourdine. Je l’ai laissée grésiller au fond, comme le frigo, comme les tuyaux, comme la ville. J’ai joué le riff, je l’ai développé. J’ai cherché une suite. J’ai trouvé une suite qui tenait debout. J’ai fait une pause, j’ai bu de l’eau, j’ai repris. Ça ne m’arrive plus souvent, ce genre de continuité. Ça m’a presque fait peur. À midi, mon téléphone a vibré. Je l’ai pris trop vite, comme un réflexe qui se trahit. “Tu postes rien aujourd’hui ?” C’était léger. Presque taquin. Rien d’exigeant. Et pourtant, j’ai senti la chaleur immédiate dans le ventre, ce soulagement idiot : elle est là. J’ai répondu : “Si, je bosse justement. J’essaie de structurer un truc.” Je n’ai pas écrit “un riff”. J’ai écrit “un truc”. Parce que “un truc” peut devenir n’importe quoi. Ça laisse une porte ouverte à l’imaginaire. Elle a répondu : “Ohh. Genre un projet ?” Ce mot. Encore. J’ai hésité une demi-seconde, le doigt au-dessus du clavier. Je pouvais répondre “non, juste pour m’amuser”. Ce serait sain. Ce serait vrai. Ça me laisserait respirer. Mais une autre partie de moi voulait dire oui. Voulait exister plus fort. “Oui. Un petit EP, peut-être. Rien d’officiel.” Je l’ai envoyé et j’ai senti l’adrénaline. Comme si j’avais annoncé quelque chose sur scène. La vérité ? Je n’avais pas un EP. J’avais une piste rythmique, trois idées, et une fatigue chronique. Mais le mot “EP” a une magie : il transforme la confusion en intention. Il dit : je vais quelque part, même si je marche en rond. Elle a répondu : “Trop bien. Tu comptes enregistrer où ?” Je l’ai regardé, ce message. Il avait une innocence dangereuse : une question normale qui oblige à un plan. Et un plan, c’est un engagement. Je pouvais dire “chez moi”. Ce serait honnête. Mais j’avais déjà triché, la veille, sur l’histoire du studio. Le mensonge demandait maintenant une suite. Les mensonges sont comme des accords : une fois que tu les joues, ils appellent une résolution. Alors j’ai écrit : “Je pense aller en studio pour au moins une session. J’ai un contact.” J’ai envoyé. Et je me suis figé. Un contact. Quel contact ? Je n’avais pas de contact. J’avais un vieux numéro d’un type qui avait enregistré un groupe d’un pote il y a des années. Un “contact” au sens où une personne existe quelque part, pas au sens où elle allait me répondre. Mais je venais d’écrire ça comme si j’avais une porte ouverte. Je me suis dit : Pourquoi tu fais ça ? Je me suis répondu : Parce que j’ai besoin qu’elle me regarde comme quelqu’un de sérieux. Et derrière cette réponse, il y avait une autre vérité plus sombre : Parce que j’ai besoin de me regarder comme quelqu’un de sérieux. Elle a répondu : “Stylé. Ça me stresse rien que d’y penser. T’as l’habitude ?” J’ai presque écrit “oui”. C’est venu tout seul. Et puis je me suis arrêté. J’ai regardé la guitare. J’ai regardé l’ordi. J’ai regardé mon salon. Je me suis dit : Tu mens trop vite. Alors j’ai fait ce que je fais quand je veux paraître honnête sans l’être complètement : j’ai nuancé. “Un peu. Pas souvent. Mais j’aime bien l’énergie. Ça oblige à être carré.” Ce qui est drôle, c’est qu’en écrivant ça, j’ai senti une petite excitation réelle. Comme si la simple idée du studio, même fictive, avait réveillé en moi un souvenir de discipline, de pression saine, de moment où tu donnes une forme à ton son. Je me suis mis à y croire un peu. Pas au “contact”, pas à la réalité imminente, mais à l’idée que je pouvais encore me mettre dans une situation où quelque chose dépendait de moi. L’après-midi, je n’ai pas arrêté. Je dis ça et je sais que ça sonne grandiose, mais c’était juste : je suis resté dans le même espace mental. J’ai travaillé une intro. J’ai cherché un refrain. J’ai supprimé dix fois la même piste. J’ai juré à voix basse. J’ai recommencé. J’ai pris des notes sur un coin de feuille : tempo, tonalité, idées de structure. Et au milieu de tout ça, j’ai eu une pensée très nette : Si je vais en studio, il faut que ce soit bientôt. Pas un jour vague. Pas “un jour”. Bientôt. Le mot “bientôt” m’a donné un vertige. Parce que bientôt implique un calendrier. Et un calendrier implique que le futur existe. J’ai ouvert un onglet et j’ai tapé “studio enregistrement (ma ville)”. Des sites sont apparus. Des photos de pièces propres, de cabines vitrées, de micros suspendus comme des objets sacrés. Des tarifs. Des “packs”. Tout ça avait l’air accessible et en même temps totalement hors de ma vie. Comme si c’était un monde réservé aux gens qui savent ce qu’ils font, aux gens qui ne se réveillent pas en se demandant s’ils ont le droit d’exister. J’ai cliqué sur un studio. J’ai vu un formulaire de contact. Nom, mail, message. Je suis resté là, longtemps, sans bouger. Comme si le formulaire me regardait. Je me suis dit : Tu peux fermer. Tu peux faire semblant. Et puis je me suis dit : Tu as écrit “j’ai un contact”. Le mensonge avait créé une obligation. Une obligation artificielle, mais suffisamment forte pour me tirer vers l’avant. C’est ça qui est terrifiant et fascinant chez moi : je suis parfois incapable d’agir pour moi, mais capable d