**Itinéraires de l'âme — Carnac** (L’Antre des Sorciers Modernes) C'est un matin de brume en Bretagne sud, la lande rase, l'Atlantique qu'on entend sans le voir. Et devant vous, ces pierres qui s'alignent à perte de vue — trois mille menhirs sur quatre kilomètres, debout depuis plus longtemps que les pyramides d'Égypte. On ne sait pas qui les a érigés. On ne sait pas pourquoi. On sait seulement que ceux qui l'ont fait avaient quelque chose d'essentiel à nous dire, et que ce quelque chose leur a survécu depuis six mille ans. Les Bretons “savent” ce qui s'est passé. La légende court depuis le XVIIe siècle au moins. Elle raconte qu'un pape du nom de Cornély, persécuté à Rome, s'est enfui vers l'ouest, accompagné de deux bœufs qui portaient ses bagages et parfois le saint lui-même, quand il était exténué. Il traverse la Gaule, talonné par une armée entière envoyée pour le ramener mort ou vif. Un soir, il arrive au bord de l'océan. Plus de route, pas de barque, rien que le vide salé devant lui. Derrière, la légion rangée en bataille. Alors Cornély se cache dans l'oreille de l'un de ses bœufs, lève la main, et pétrifie d'un geste l'armée des païens. Trois mille soldats changés en pierres, restés là où on les voit encore. Les Bretons les appellent *soudardet sant Korneli* — les soldats de saint Cornély. La belle histoire en cache, comme souvent, une plus ancienne. Les spécialistes soupçonnent Cornély d'être une christianisation tardive d'une figure bien antérieure : Cernunnos, le dieu gaulois à cornes, maître des bêtes et passeur entre le monde des vivants et celui des morts. Le jeu de noms — Cornely, Cernunnos, Carnac — est trop parfait pour être innocent. On a collé un nom chrétien sur une vieille mémoire païenne, et les bœufs sont restés dans l'affaire. Les pèlerins venaient à Carnac faire bénir leurs troupeaux ; on y bénit encore les attelages au jour de la Saint-Cornély. Sous le saint : le dieu cornu. Sous les pierres dressées : autre chose. Les gens du pays ont toujours su, d'ailleurs, qu'il ne fallait pas traîner seul dans les alignements à la nuit tombée. Les korrigans y sont chez eux — petit peuple de Bretagne, moitié fées moitié lutins, malicieux et capables d'ensorceler ceux qui les dérangent. Ils dorment le jour dans les dolmens et sortent à la brune. Une autre tradition raconte que les menhirs, immobiles toute l'année, se mettent en marche une seule nuit — la nuit de Noël — pour descendre boire aux ruisseaux, puis reprennent leur place avant l'aube. Qui verrait la procession, disait-on, y laisserait la raison. Peut-être même la vie. Ce qui est étrange, c'est que ces histoires ne sont pas seulement des histoires. Quiconque a marché entre les pierres, surtout au petit matin ou en fin de journée, rapporte à peu près la même chose : quelque chose est là, pesante, insistante, contraignante. On sent bien que l'air n'y est pas comme ailleurs. Les géobiologues parlent de courants telluriques, de lignes de ley qui croiseraient le site ; les archéologues, plus prudents, préfèrent l'astronomie — les alignements semblent épouser la course du soleil aux solstices et aux équinoxes, comme un calendrier de pierre à ciel ouvert. Les deux ont peut-être raison. Les bâtisseurs du Néolithique ne distinguaient sans doute pas entre le ciel et la terre, entre les étoiles et les sources. Ils ont dressé ces trois mille pierres là où le monde, d'une certaine manière, *se tenait bien*. Les savants ont passé deux siècles à chercher ce que Carnac voulait dire. Un camp romain, un temple druidique, un cimetière, un observatoire, un nœud d'énergie. À chaque génération son explication, à chaque génération les pierres qui ne répondent pas. On a fini par dire, faute de mieux, qu'il s'agissait sans doute d'un lieu sacré sans ossements. Un sanctuaire sans morts. C’est aussi mon avis car, lorsque j'y étais, j'y ai bien vu des tombes et ressenti la voix des morts. oooo *Quel lieu souhaiteriez-vous voir explorer dans un prochain article — que vous le connaissiez déjà ou non ?* oooo