Bonjour ! Ce matin, pendant que j’étais happé dans la spirale de l’enfer (les Short - Qwice

Bonjour ! Ce matin, pendant que j’étais happé dans la spirale de l’enfer (les Shorts YouTube…), je suis tombé sur pas mal de shorts qui parlaient de livres de philosophie. Mais, quelque chos

Petitcapybara - Qwice 2025

Bonjour ! Ce matin, pendant que j’étais happé dans la spirale de l’enfer (les Shorts YouTube…), je suis tombé sur pas mal de shorts qui parlaient de livres de philosophie. Mais, quelque chose m’a un peu fait grincer des dents : les livres. J’ai envie de vous en parler… et après j’irai répondre au commentaire (que je n’avais pas vu) qu’a laissé Violette sur un de mes derniers posts. Petite précision : je ne parle pas d’un seul compte, certains comptes sont anglophones, je parle surtout de diverses vidéos et de certaines tendances. I. Pourquoi ces livres ? Dans la plupart de ces vidéos, on me présentait les « 5 livres philosophiques profonds qui vont étendre follement ton esprit » (quoi que ça puisse vouloir dire, évidemment). En gros, 5 livres incroyables, des sortes d’incontournables, 5 livres qui vont changer ton esprit !! (musique dramatique) Moi, j’adore ce genre de propositions, c’est toujours du n’importe quoi. Un peu comme pour le livre Philosophies en 30 secondes (oui, il existe, je l’ai lu, et j’ai rigolé… par contre, ma critique était relativement peu sympathique) qui va te faire « devenir philosophe en 3 minutes » (pas quatre, mais trois !) : c’est incroyable ! Sans déconner, je n’y crois pas une seule seconde : on détourne la philosophie. On veut vous faire croire que lire ces cinq livres vont vous rendre meilleurs, intelligents, ou que sais-je. On veut vous faire croire que vous allez devenir philosophe (et rapidement !). Quel manque de chance ! La philosophie, c’est un effort de conceptualisation, un effort de problématisation : c’est s’étonner. Et ça, ça ne se fait pas en cinq minutes (ni même en trois). Non, vous ne deviendrez pas meilleur en lisant cinq livres. Alors, j’ai pu retrouver à peu près les mêmes livres : des Lettres de Sénèque, les Pensées de Marc-Aurèle, et des textes d’Épictète. Bref, des bouquins du stoïcisme impérial : rien de nouveau sous le soleil. Je ne sais pas pourquoi le stoïcisme est à la mode, comme ça, mais ça en devient lassant. Non, devenir stoïcien ne vous fera pas gagner 3 points de charisme, désolé. D’ailleurs, désolé, mais vous ne deviendrez probablement jamais stoïcien, puisque pour le devenir, il faut déjà comprendre que le modèle du sage (Socrate ou Zénon pour ne pas en citer) est un modèle, donc quelque chose d’inaccessible, un idéal vers lequel il faut tendre. Plus encore, la maîtrise de soi promue par les stoïciens, ce n’est pas quelque chose de « cool » (oui, visiblement, c’est comme ça que certains le conçoivent) : c’est un effort constant sur soi-même, c’est un travail sur ses passions, sur ses représentations… Mais pour le comprendre, encore faut-il les lire, ces bouquins, comme ça on comprendra que ces bouquins, compris comme un moyen de se développer personnellement, sont plutôt en opposition avec la philosophie de Nietzsche, qui est BEAUCOUP trop souvent cité. D’ailleurs, j’avais fait un excellent post sur le stoïcisme (mais là, il est illisible… n’hésitez pas à aller jeter un œil quand même). J’ai pu également retrouver ce bon vieux Nietzsche ! Ah ! Un jour peut-il exister sans que quelqu’un détourne Nietzsche ? Je ne pense pas. Alors, détourner Nietzsche, ça peut être rigolo, et ça peut donner une illusion de culture, de connaissance. Cependant, les personnes qui connaissent et lisent Nietzsche ne vont pas se faire avoir. Oui, vous citeriez Ecce Homo, Généalogie de la morale, ou même Humain, trop humain, ça ferait peut-être illusion. Par contre, me citer le seul livre de Nietzsche que le petit Friedrich n’a JAMAIS écrit, c’est dommage ! En effet, ce n’est pas très malin, d’un point de vue stratégique, de citer la Volonté de puissance qui est un livre que Nietzsche n’a jamais écrit. Voilà, c’est dit : la Volonté de puissance n’existe pas (pour reprendre le titre du livre de Mazzino Montinari) et si vous parlez de ce livre pour une autre raison que pour préciser que ce texte n’existe pas, vous montrez que vous n’avez pas connaissance des recherches sur Nietzsche. Heidegger dans ses deux bouquins sur Nietzsche remarquait déjà que quelque chose n’allait pas avec ces livres ; peu après la mort de Nietzsche, c’était admis que la Volonté de puissance était un rassemblement de fragments opéré par la sœur de Nietzsche, un rassemblement de fragments d’autres auteurs notamment (oui, vous risquez de commenter du Rousseau ou du Tolstoï, mais peu de Nietzsche). Deleuze, dans son Nietzsche et la philosophie, l’écrivait d’ailleurs très bien. Pour Deleuze, la Volonté de puissance « n’est pas un livre de Nietzsche », et toute édition critique convenable de ce texte doit publier tous les plans, l’ensemble des notes, lesquelles notes doivent faire l’objet d’une analyse rigoureuse et chronologique. Pour être honnête, c’est quand j’ai vu apparaître Nietzsche que je me suis dit qu’il fallait que je parle de ce genre de vidéos (et du développement personnel). Non, Nietzsche, ce n’est pas un coach de vie, un type qui fait du développement personnel. Nietzsche s’inscrit très clairement dans une réflexion métaphysique plus large, s’oppose à Kant, s’inspire et critique Schopenhauer, lui-même en opposition avec Kant et Hegel. Si pour le stoïcisme, c’est déjà assez triste de n’en retenir que l’éthique dans ce qu’elle a de pratique (oui, la philosophie des Anciens avait une visée pratique), mais pour Nietzsche, c’est peut-être encore plus embarrassant. En effet, pour bien entendre certains points de la doctrine éthique des stoïciens, il faut lire les débats avec d’autres philosophes (par exemple, Cicéron qui résume assez bien certains points de discorde concernant la liberté dans le stoïcisme). Pour comprendre certains aphorismes nietzschéens, il faut être encore plus attentifs aux autres auteurs, et être un bon herméneute également. Et ça, ça ne se fait pas en trois minutes. Pis encore, si vous êtes incités à lire ces livres, après avoir regardé ces vidéos, vous risquez bien plus de louper le message, les réflexions, la conceptualisation, les efforts de problématisation de la part des auteurs. Oui, un texte de philosophie, ça ne se lit pas comme un roman ! La philosophie a la prétention à dire vrai, à dire des choses vraies. Réussit-on toujours ? L’histoire de la philosophie nous montre plutôt que non. Se limiter à ces trois stoïciens, sans prendre en compte les épicuriens, Aristote ou Platon, voire les sceptiques, c’est oublier une part immense de la réflexion stoïcienne. Je ne vais pas vous parler de tous les bouquins que j’ai vus, mais j’ai remarqué deux choses : soit les livres en question n’étaient pas lus (ça se voit quand tu parles d’un bouquin juste par rapport au titre… oui, je parle bien de La construction de la réalité sociale de Searle : 9 chances sur 10 que le type qui l’a conseillé au milieu de bouquins de stoïciens ou de la Volonté de puissance ne l’ait pas lu). Soit les livres sont clairement du développement personnel. Et avoir une approche type « développement personnel » avec des textes philosophiques, c’est rarement une bonne idée. II. Philosophie ou développement personnel ? La philosophie, est-ce du développement personnel ? Moi, je pense que la question, elle est vite répondue comme dirait l’autre. Bien sûr que non ! Le problème, c’est que certaines personnes pensent, soit par méconnaissance de la philosophie, soit pour vendre quelque chose, soit par malhonnêteté, voire un mélange de ces raisons, que la philosophie c’est du développement personnel. Bah, écoutez, je ne savais pas que la question de l’existence de Dieu était une question de développement personnel ; je ne savais pas non plus que la question sur la réalité de l’existence du monde extérieur l’était également ; je ne savais pas également que la question sur la nature de l’espace, du temps (à ne pas les entendre dans leur conception scientifique), et de toutes ces choses bien sympathiques appartenaient au développement personnel ; et j’avoue ne pas voir le lien entre la logique/les logiques et le développement personnel. On a pu me présenter des auteurs fort intéressants, dont les écrits… valent ce qu’ils valent, mais ne sont pas philosophiques pour un sou. Non, un livre qui me propose une « méditation » par jour ne me semble pas des plus… instructifs ? Un bouquin qui s’appelle Philosopher à la plage m’a l’air tout aussi intéressant et pertinent que la Petite philosophie du vélo (dont j’ai déjà parlé ici, mais je ne sais pas si le post est encore présent). Bon, vous l’avez compris, ce n’est que du développement personnel. J’en pense peu de bien, mais si vous aimez ça, faites-vous plaisir. Par contre, évitez de mélanger ce genre de trucs avec de la philosophie. Je sais que des fois, on enfonce des portes ouvertes, mais quand même, le nombre de truismes que j’ai entendues sur ce genre de vidéos… « Lire ne changera pas ta vie, mais agir, oui. » C’est vrai, et on appelle ça l’existentialisme (coucou Sartre) : c’est l’action qui te définit et non pas la seule parole ; c’est par l’action qu’on (se) change. Le problème ici, avec ce genre de vidéos et de propos, c’est qu’on présuppose que c’est par l’action individuelle qu’on peut changer les choses, c’est une reformulation de la célèbre citation qu’on attribue à Gandhi « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ». Mais bon, on ne vit pas tout seul, en dehors de toute société, de toute détermination sociale… On notera quand même le caractère étonnant d’une proposition qui incite à l’action contre la lecture quand on conseille soi-même

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