Philoctobre#2025 - 12 Montaigne - La vérité sous divers lustres Pour el día de la Hispanidad, laissez-moi vous parler d’un philosophe espagnol… Non, j’arrête de mentir, vous avez lu le titre de ce post. Rien à voir avec le 12 octobre 1492 (quoique, les essais « Des Coches » et « Des cannibales » sont dans le thème), je vais vous parler de Michel de Montaigne ! Généralement, quand on parle de Montaigne, on en parle soit pour dire qu’il est un sceptique (c’est la lecture de Pascal), soit pour dire qu’il est un peu un stoïcien, d’autres fois pour dire que l’écriture en « Je » est quelque chose d’extraordinaire, une sorte de phénomène dans la littérature, ou encore pour parler du mythe du bon sauvage, etc. Mais aujourd’hui, je vais vous parler de Montaigne plutôt comme d’un « relativiste » : pour lui, la vérité est toujours sous « divers lustres ». Et pour ce faire, je vais m’appuyer sur les travaux de Marc Foglia, spécialiste de Montaigne. I. Essai sur le jugement naturel Les Essais ont hérité de la volonté de Montaigne de commenter (p. ex. 1/16 des vers de Lucrèce s’y trouve). Dans chaque chapitre, chaque essai, il essaye son jugement – et ce qu’importe le sujet : « Tout argument m’est fertile. Je le prends sur une mouche » (III, 5, 876) : tout sujet est digne d’être objet de jugement. Ce qui importe, c’est moins le sujet que la manière de porter son jugement sur le thème. Les Essais encouragent les interprétations. Montaigne revendique un jugement naturel (penser sans prendre en compte la puissance divine et sans connaissance préalable). Pour Montaigne, trop de culture n’est jamais bon signe. En effet, dans « Du pédantisme » (I, 25), il nous montre que celui qui est cultivé ne se comporte jamais que comme un perroquet : « Nous savons dire : "Ciceron dit ainsi ; voilà les mœurs de Platon ; ce sont les mots mêmes d’Aristote". Mais nous, que disons-nous nous-mêmes ? que jugeons-nous ? que faisons-nous ? Autant en dirait bien un perroquet » (I, 25, p. 137). Au contraire, au lieu d’enseigner une grande quantité de connaissances, il est préférable (« De l’institution des enfans », I, 26) d’enseigner aux enfants le bon usage de leur jugement : l’éducation, en tant que philosophie, doit être la « formatrice des jugements et des mœurs » (p. 164). Montaigne, avec son jugement naturel, contraste avec la philosophie spéculative : pour lui, la science évolue, mais ne permet pas de construire une vérité parfaite et définitive : la science ne vise qu’à conforter des croyances, il ne s’agit que de discussions jargonnantes de lire tel ou tel auteur. Aussi, avec l’essai du jugement naturel, Montaigne critique la vanité qu’on tire de la connaissance : croire savoir, c’est une maladie grave – il faut donc s’opposer au pédantisme ! L’érudition peut nuire au jugement naturel, elle limite notre spontanéité naturelle. Ce qu’il faut faire, c’est exercer sa raison, conduire librement un examen de manière critique. Ce n’est qu’en exerçant sa raison que l’homme peut se sauver de lui-même : en cela, il n’a pas besoin des Écritures. Montaigne, contre l’autorité de la Bible et des Auteurs, appelle à juger par soi-même et à exercer son jugement. C’est d’ailleurs cela qu’il fait dans les Essais, il exerce son jugement sur un certain nombre de sujets. Les œuvres n’ont de valeur que si elles enrichissent notre jugement personnel : la référence n’est là que pour enrichir la pensée. Qu’est-ce donc que le jugement ? Le jugement, c’est d’abord une opération, une sorte d’outil de celui qui juge, laquelle opération prétend à la vérité ; c’est une faculté psychologique et cognitive qui s’oppose aux passions, une faculté de choix ; mais c’est également la faculté d’avoir une représentation et une opinion ; et cette faculté est également celle qui évalue. En un mot, le jugement, c’est un synonyme d’entendement. II. « Iudicio alternante » On a trouvé cette maxime sur la poutre principale de la bibliothèque de Montaigne : « iduicio alternante » ou « par une alternance du jugement ». Cette maxime exprime le projet des Essais : il faut essayer son jugement, et pour cela, il faut renverser son jugement, alterner les points de vue, mettre à l’épreuve son jugement. Il est assez difficile d’extraire une citation des Essais et de dire « Montaigne pense cela ». En effet, dans un même essai, il change assez souvent de points de vue et semble, a priori, se contredire. Aussi, la lecture même des Essais demande une vive attention. Plus encore, il faut bien souvent confronter telle citation avec telle autre : c’est un appel à juger par soi-même et à exercer le jugement. Pourquoi a-t-on besoin d’alterner les points de vue ? On a tendance à prendre notre cas pour une généralité. Il est besoin d’acquérir un certain sens du relatif : si on se limite à ce qu’on pense seul, à soi, à sa particularité, on ne peut jamais connaître l’altérité. Relativiser, par l’alternance des jugements, permet d’abord de se rendre compte que d’autres points de vue sont valides, mais également de prendre conscience et de comprendre notre connaissance. L’alternance du jugement permet de comprendre et de rendre compte de la diversité humaine (I, 26). En se souvenant de l’immensité du monde, de la nature, on cesse de prendre notre cas comme règle générale, on cesse même de considérer le genre humain comme quelque chose d’important. Le jugement individuel et personnel doit apprendre à se méfier des règles générales et des positions absolues. Aussi, alterner les points de vue permet de mettre à l’épreuve le jugement. Le jugement, c’est une instance de discernement, d’évaluation, de choix : il est la figure de la pensée. Le jugement, ce n’est pas non plus la raison qui se veut législatrice et prétend énoncer une vérité universelle ; le jugement, c’est autre chose. Le jugement prend en compte ce que dit le corps et l’impulsion : la raison seule ne peut rien. Le jugement, en tant qu’il est un acte à la première personne, est quelque chose de risquée : on ne peut pas l’exercer tout à fait au hasard et pourtant, il n’y a pas de clef universelle au bon jugement. L’alternance du jugement est une manière qu’a Montaigne de juger, d’éviter d’adhérer à la première assertion venue, de prendre le temps de réfléchir. Alterner son jugement, c’est diversifier sa pensée pour ne pas être persuadé facilement. Toutefois, il ne s’agit pas de faire comme Sextus, et de donner un argument de force égale à un autre, ni même de suspendre son jugement. Montaigne, contrairement aux sceptiques, affirme : il affirme réellement des choses. Quand il dit « je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort » (I, 31, p. 209), il affirme bien. Quand il nous dit qu’il y a des choses intolérables, il allègue bien quelque chose. Essayer son jugement, avec l’alternance du jugement, permet malgré tout de tester son jugement, de tester ce qu’on pense, de se tester. III. Les « divers lustres » L’alternance du jugement permet de relativiser son jugement, de le tester, de le mettre à l’épreuve, de le renverser afin de voir jusqu’où il est vrai. Cette alternance nous permet de ne pas confondre le particulier avec le général. Et si on se souvient de la critique de la science que propose Montaigne, on se retrouve devant ceci : quelle vérité est possible ? Faut-il poser une vérité absolue ? Une vérité relative ? Une impossibilité d’atteindre la vérité ? Il faut d’abord retourner « à notre fait ». L’exercice du jugement doit d’abord restaurer le lien entre la pensée et la vie. En exerçant notre jugement, on remarque que l’objet qu’on étudie dépasse notre capacité de connaître. Il faut aussi préférer la vérité subjective qui est inattaquable : c’est pour ça que Montaigne écrit en « je ». Chacun a un point de vue sur les choses, lesquelles choses nous apparaissent sous « divers lustres ». Il ne s’agit pas de faire le relativiste, l’homme n’est pas mesure de toute chose ; il s’agit d’admettre un perspectivisme du réel : on n’est pas directement au contact des faits, et il faut rester impartial, ne pas limiter son approche du réel à son seul point de vue. L’alternance du jugement, c’est donc l’accumulation des perspectives sur un même objet, ce qui permet de mieux saisir cet objet, de le voir sous un autre angle. Et en favorisant l’activité du jugement, on est libre de suspendre sa persuasion, on est libre de rester désengagé. L’homme n’aura jamais accès à la vérité, ou tout du moins à une vérité absolue (comme les vérités divines, p. ex.), mais n’a accès qu’à des interprétations humaines. Il ne faut pas formuler des jugements qui vont au-delà de notre capacité humaine. Le scepticisme de Montaigne, qui est plus un perspectivisme, lui permet de ne pas se prononcer sur des questions qui le dépassent. Avec ce scepticisme, on estime convenablement les forces qu’on a pour connaître. Avec une telle approche, on comprend mieux la réalité comme diverse. Chaque chose se présente à nous sous de multiples visages : un même événement, par exemple, peut provoquer de la joie et de la tristesse. Pour connaître vraiment les choses, il faut prendre le temps d’explorer la réalité sous différents aspects ; il faut prendre le temps d’explorer les différents points de vue qui sont tout autant légitimes : car les choses changent de visage selon d’où on les observe. Chaque objet a divers lustres, peut avoir des aspects contradictoires. Chacun peut voir une même chose différemment. Le