Philoctobre#2025 - 11 La Boétie – Toute soumission est volontaire Le Moyen Âge, c’est fini ! Passons à l’époque moderne. Parlons donc de Descartes ! Quoi ? Comment ça, il y a des philosophes « modernes » avant Descartes ? Bon, d’accord, je vais parler de La Boétie. Obéit-on au souverain de manière volontaire ? Pour Etienne de La Boétie, toute servitude est volontaire. I. Toute soumission est volontaire Dans le Discours de la servitude volontaire, publié en latin en 1574, et en français en 1576, La Boétie réfléchit sur la légitimité de l’autorité politique : pourquoi se soumet-on à une autorité ? Que ce soit à un roi, à un maître, à un président (aujourd’hui), etc. pourquoi se soumet-on ? Quelle légitimité cette personne qui dirige les autres a-t-elle ? La domination d’une ou de plusieurs personnes sur d’autres est-elle une bonne chose ? De prime abord, rien ne semble plus déraisonnable que cela. Et pourtant, de fait, il y a bien des hommes qui en dominent d’autre. Pourquoi cela ? Pourquoi y a-t-il des peuples, tout entier, qui obéissent à un même type, à un même despote, à une même personne, qui n’a, a priori, aucune puissance, sinon celle qu’on lui donne en lui obéissant ? Pour La Boétie, c’est parce que toute soumission est volontaire : elle n’est jamais imposée par la force. Cette thèse est assez étonnante : on pourrait se demander comment donc un tyran qui obtiendrait le pouvoir par la force des armes (p. ex. Franco qui devient le dirigeant de l’Espagne après la Guerre Civile de 1936-1939) n’impose pas son pouvoir par la force. À la vérité, pour La Boétie, c’est parce que ce tyran ne domine les autres que parce que ceux-ci acceptent de se soumettre – les armes, en sommes, ne sont jamais qu’un moyen d’accéder au pouvoir, pas de le conserver. Le tyran « est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude » (p. 12). La Boétie va même plus loin parce qu’il ajoute que « ce sont les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche » (p. 12). Selon La Boétie, le tyran n’est puissant que parce que son peuple accepte volontairement de le servir. On obéit sciemment au tyran. C’est là, la thèse de ce court ouvrage. Mais pourquoi accepter de servir un maître ? Parce que « la liberté, les hommes la dédaignent […], parce que s’ils la désiraient, ils l’auraient ; comme s’ils refusaient de faire cette précieuse acquisition parce qu’elle est trop aisée » (pp. 13-14). Aussi, pour qu’un tyran tombe, il suffit de ne plus lui obéir. « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres » (p. 15). Et il faut ne plus lui obéir. Rien n’est plus contraire à la nature que l’injustice, que l’obéissance à un maître (p. 17). Les tyrans n’enlèvent jamais au peuple sa liberté, c’est le peuple qui abandonne sa liberté. Mais comment fait-il, ce tyran, pour que le peuple abandonne si aisément sa liberté ? II Pourquoi le non-goût de la liberté ? A. Trois sortes de tyrans et habitude Le tyran fait perdre le goût de la liberté au peuple de diverses manières. D’abord, en fonction du type de tyran, il impose sa force d’une manière particulière. Il impose son autorité de trois manières. Les tyrans arrivent au pouvoir soit parce qu’ils sont élus, soit parce qu’ils gagnent une guerre, soit parce qu’ils héritent le pouvoir de leurs parents. Celui qui gagne le pouvoir par les armes font perdre le goût de la liberté aux vaincus en se comportant comme en pays conquis (p. 19). Aussi, celui qui conquiert par les armes le pouvoir, il le conserve par la peur. Puis, par l’habitude. Celui qui obtient le pouvoir par héritage voit son peuple comme des « serfs héréditaires » par simple habitude Enfin, celui qui obtient le pouvoir en étant élu, se sent supérieur aux autres parce que le peuple lui offre sa servitude. Et plus encore, celui qui est élu donne ensuite son pouvoir à ses enfants. Et par habitude, le peuple se lasse et accepte d’autant plus sa servitude. L’habitude, c’est-à-dire le nombre d’années, fait que le peuple devient lâche. Ceux qui naissent serfs sont élevés comme tels (p. 28), autrement dit, l’habitude fait que celui qui naît dans les fers oublie le goût de la liberté, et ne le connaissant pas, accepte d’autant mieux son sort. B. Divertissement : panem et circenses et religion Une autre manière qu’ont les tyrans d’affaiblir le peuple, c’est par les jeux, le théâtre et le pain. Du pain et des cirques, comme le dit le dicton. Le théâtre, les passe-temps ludiques, les farces, les spectacles, les jeux de gladiateurs, etc. tout cela abêtit les sujets. Le tyran, avec ces « drogues », endort son peuple. Il divertit son peuple. Il le divertit également par la religion. Chez La Boétie, la célèbre phrase de Marx, à savoir « la religion est l’opium du peuple », prend tout son sens. La religion et les superstitions endorment le peuple qui prend peur de mal agir, qui craint le sacrilège. C. Cupidité Le peuple perd son goût de la liberté, également, parce que certains sont si cupides qu’ils s’allient au tyran. Certains aiment le tyran parce qu’ils veulent le pouvoir, parce qu’ils veulent les honneurs. Les gens « bien nés » ne se laissent pas avoir par les divertissements. Aussi, le tyran, pour les avoir, pour les endormir, utilise un autre stratagème : il les rend complices. Il les rend complices en leur donnant des titres, en leur donnant une certaine distinction. En créant la catégorie des courtisans, le tyran obtient des complices, des alliés, lesquels perdent leur liberté : si le tyran tombe, eux aussi. Il y a toujours « quatre ou cinq hommes qui [soutiennent le tyran] et qui lui soumettent tout le pays » (p. 38). Et ces courtisans perdent leur liberté : car « est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté, et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ? » (p. 41). Mais alors, on fait comment pour ne plus être dominé ? Il suffit de ne plus obéir. Certes. Mais comment on fait ? Il faut d’abord sortir l’homme de l’habitude. Mais cela est loin d’être évident. Il suffit donc de se résoudre collectivement à ne plus obéir au tyran. La Boétie, en un sens, défend le principe de la désobéissance civile. L’individu est toujours en quête d’un tyran, il faut donc toujours être vigilant, vigilance collective et personnelle. On notera bien la nouveauté d’une telle analyse, et également sa dimension atemporelle. La Boétie, en posant une servitude volontaire, en supposant que l’on consente collectivement à obéir à un tyran, il jette les bases d’une toute nouvelle manière de penser les rapports de force, les rapports entre le tyran et le peuple, mais également les rapports de domination et de servitude dans tout type de relations. J’espère que vous avez apprécié ce petit post. Bibliographie en dessous. À demain pour parler de l’ami de La Boétié : Montaigne ! Bibliographie La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Paris, Ed. Mille et une nuits, trad. S. Auffret, 1995.