Hors Ligne Chapitre 2 — Routine Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépre - Qwice

Hors Ligne Chapitre 2 — Routine Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution. — L

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Hors Ligne Chapitre 2 — Routine Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution. — Le lendemain, je me réveille avant le réveil. Enfin… “réveil” est un grand mot. Je n’en mets plus vraiment. Je fais semblant d’avoir une structure, mais la plupart du temps, c’est mon corps qui décide pour moi. La lumière est moins agressive que la veille. Ou peut-être que c’est moi qui suis un peu moins agressé. Je reste allongé quelques minutes, les yeux ouverts, à écouter l’appartement. Ça peut paraître idiot, mais j’écoute vraiment : les tuyaux, le frigo, un pas dans l’escalier, une porte qui claque au loin. Le monde s’exprime par petites touches, comme s’il essayait de ne pas me faire peur. Mon téléphone est là. Je ne le touche pas tout de suite. Je me dis : Attends. Je me dis : Tu vas pas commencer à attendre. Et pourtant, mon regard y revient, comme si l’écran pouvait afficher quelque chose même éteint. Je finis par le prendre. J’ai la gorge un peu sèche, l’impression d’avoir dormi avec du sable dans la bouche. Une notification. Un message. Je sens mon cœur faire le même petit saut que la veille, ce truc minuscule, presque humiliant. Comme si j’avais retrouvé une pièce de monnaie dans une poche et que ça suffisait à me faire croire que j’allais bien. “Salut. J’ai réécouté ton riff ce matin (oui, je suis ce genre de personne). Ça reste dans la tête. Tu bosses sur quoi en ce moment ?” Je fixe le message. Il y a quelque chose d’absurde dans l’idée que quelqu’un, quelque part, a commencé sa journée en réécoutant moi. Pas moi moi, pas mon visage, pas ma vie, mais mon bruit. Ce que je sors quand je ne sais plus parler. Je me redresse. J’ai envie de répondre vite. Trop vite. Je sens déjà la panique : si je tarde, elle va penser que je m’en fiche, elle va disparaître, le fil va se couper. Je déteste ce réflexe, je déteste ce besoin de contrôler quelque chose qui ne m’appartient pas. Je pose les doigts sur le clavier. Je tape. J’efface. Je retape. J’ai l’air d’un idiot à soigner la ponctuation comme si c’était un contrat. Finalement j’écris : “Salut. Haha, content que ça te plaise. En ce moment je bidouille des trucs, je cherche un son un peu plus… clair. Je sais pas trop encore.” “Bidouille” est un bon mot. Il donne l’impression que je suis actif sans promettre de résultat. Et quelque part, c'est vrai : je cherche, je tourne autour, je fais semblant de construire. Elle répond presque immédiatement : “Clair comment ? Plus clean ? Ou genre plus ‘tranchant’ ?” Je lis “tranchant” et je pense à un couteau. Pas un couteau réel, plutôt l’idée : une note qui coupe l’air, qui traverse le brouillard. Je n’ai pas eu ce genre de son depuis longtemps. J’ai eu des sons mous, des sons qui s’excusent, des sons qui tournent en rond comme moi. Je réponds : “Tranchant, ouais. Mais pas agressif. Tranchant sans être froid.” Je relis et ça me frappe : je ne parle pas d’un son. Je parle de moi. Je pose le téléphone et je vais dans la cuisine. Café. Toujours. La même machine, le même bruit, la même odeur qui remplit la pièce comme une couverture. J’ai l’impression de faire partie d’un rituel ancien, une religion pour gens qui ne croient plus en rien. Je bois en regardant la guitare, encore. Elle est là, silencieuse, presque innocente. La veille, je l’avais reposée avec cette sensation étrange d’avoir fait quelque chose de vrai. Aujourd’hui, je me demande si ça va revenir ou si c’était un accident. Je la prends. Mes doigts trouvent le riff. Je le rejoue. J’écoute, non pas comme un musicien qui juge, mais comme un type qui cherche un signe : est-ce que ça me fait quelque chose ? Je suis obligé de mesurer comme ça, maintenant. Avant, je jouais parce que j’aimais. Aujourd’hui, je joue pour vérifier si je suis encore capable d’aimer. Je change une note. Je change un rythme. Je rajoute un petit bend, un vibrato. Et là, ça arrive : pas une explosion de joie, pas un miracle, mais une sensation physique, une pression en moins dans la poitrine. Comme si l’air était légèrement moins lourd. Je continue. Dix minutes passent. Peut-être quinze. Je ne sais pas. Le temps se tient différemment quand on est concentré. Il se resserre autour de toi. C’est la seule forme de paix que je connais : quand mon cerveau n’a pas la place de se détester. Je finis par m’arrêter, essoufflé. Je regarde mon téléphone. J’ai envie de lui envoyer quelque chose. Un extrait. Un nouveau bout. Juste pour prolonger le fil. Je sens le piège. Je suis en train d’associer ma respiration à une notification. Je me dis : Calme. Je me dis : Tu peux jouer sans envoyer. Alors je ne lui envoie rien. Pas tout de suite. La matinée s’étire en petites tâches inutiles. Je range, je dérange, je déplace des objets comme si l’ordre extérieur pouvait remettre un peu d’ordre à l’intérieur. Je plie un vêtement, je le repose, je le replie. J’ouvre un onglet, je le ferme. Je me surprends à écouter le bruit de mes propres pas comme si c’était quelqu’un d’autre qui marche chez moi. À midi, je mange à peine. Un truc rapide. Je n’ai pas faim, mais je sais que si je ne mange pas, je vais trembler, et si je tremble, je vais croire que c’est l’angoisse, et si je crois que c’est l’angoisse, je vais replonger. Alors je mange pour éviter le scénario. Puis je retourne à la guitare. Je me mets à enregistrer. Pas sérieusement. Juste un micro dans mon interface, juste pour garder une trace. Je fais plusieurs prises. Je peste sur une note. Je recommence. Ça m’énerve, mais c’est une bonne colère : une colère qui veut améliorer quelque chose, pas tout détruire. Je finis par avoir un morceau de trente secondes. Trente secondes qui ne sont pas totalement nulles. Trente secondes qui me donnent l’impression d’avoir posé un pied quelque part. Je regarde encore le thread. Je pourrais poster. Je pourrais recevoir un autre “continue”. Et ce “continue” ferait du bien. Mais je sens aussi que si je poste, je m’attache un peu plus. Que je deviens un animal qui fait des tours pour avoir une friandise. Je le poste quand même. "Petit update. Je teste un truc plus clair. Pas fini." Je mets le fichier. J’envoie. Et aussitôt, je regrette. Pas parce que je trouve ça mauvais, mais parce que j’ai mis quelque chose de moi dehors. Une petite partie. Une partie fragile. Et l’idée que ça puisse tomber dans le vide me fait peur. Je ferme l’appli, comme si fermer pouvait empêcher l’attente. Je me force à faire autre chose. Je lance une vidéo. Je n’écoute pas. Je me lève, je m’assois, je me lève. J’ai l’impression d’être un meuble mal assemblé. Quand la réponse arrive, je sursaute quand même. “Ok, là y’a un vrai truc. Le son est plus net, et ta mélodie est… bizarrement familière. Dans le bon sens. Ça me fait penser à un truc mais j’arrive pas à mettre le doigt dessus.” Je lis “familière” et je sens quelque chose se contracter dans mon ventre. C’est absurde : elle dit “dans le bon sens”, elle ne m’accuse de rien. Mais moi, je suis allergique à ce mot. Familier peut vouloir dire : pas original. Déjà entendu. Pas à toi. Je me force à répondre léger : “Haha, j’espère que c’est pas un truc connu, sinon je vais avoir l’air malin.” Je mets un emoji, un truc neutre. Elle répond : “Non non, je pense pas. C’est juste une ambiance. T’as une influence particulière ?” Je pourrais dire la vérité : je pompe des influences partout. Je suis un mélange de tout ce que j’ai écouté depuis quinze ans. Comme tout le monde. Mais j’ai envie de dire quelque chose qui sonne plus… solide. Plus “artiste”. Plus “je sais qui je suis”. Et c’est là que je triche. Je réponds : “Je sais pas, j’essaie surtout de trouver un son perso. Je suis plutôt du genre à composer sans trop écouter les autres quand je bosse, sinon je parasite.” C’est faux. Enfin, pas entièrement. Disons que c’est une version optimisée de moi : un moi qui a une méthode, une discipline, une identité. Un moi qui n’existe que dans une phrase bien tournée. Je m’en rends compte tout de suite. Et je sens cette honte sourde : j’ai menti à une inconnue pour avoir l’air de quelqu’un. Elle répond : “C’est pas idiot comme méthode. Mais tu dois avoir une sacrée confiance pour pas te comparer.” Je ris, seul. Si elle savait. Je réponds : “La confiance, c’est un grand mot. Disons que j’ai appris à faire avec.” J’ai appris à faire avec. Encore une phrase qui sonne comme une victoire sur soi. Comme si j’avais surmonté quelque chose. Comme si j’étais un type qui avance. En réalité, je fais avec parce que je n’ai pas le choix. Je sens que la conversation pourrait glisser vers le personnel. J’ai peur de ça. J’ai peur de dire “ça va pas” et que ça change la nature du fil. J’ai peur de l’ennuyer, peur qu’elle disparaisse, peur d’être de trop. Alors je reste dans la musique. Je me cache derrière le technique. Je fais ce que je fais toujours : je construis un personnage acceptable. Elle me demande depuis combien de temps je joue. Je réponds “depuis longtemps”, vague. Elle demande si j’ai déjà enregistré en studio. Mon pouce hésite. Je pourrais dire non. Ce serait simple. Mais “non” sonne petit. “Non” sonne amateur. Et j’ai envie d’être autre chose qu’un amateur triste dans un appartement. Alors je triche encore, mais subtilement. “Oui, une ou deux fois. Rien de dingue. Juste pour des maquettes.” Je me surprends à croire à ce mensonge pendant u

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