1. Éric Antony, détective privé Situé entre les villages de Rion-Des-Landes et Sainte-Eulalie-En-Born, Promenade-Les-Pins ne pouvait même pas être qualifié de village - au mieux, il s’agissait d’un lieu-dit. C’était pourtant là, à l’endroit où il était né, qu’Éric Antony avait ouvert son cabinet au nom équivoque : — ÉRIC ANTONY & ASSOCIÉS DÉTECTIVES CHERCHENT ET TROUVENT. — Il avait à ses côtés une charmante secrétaire, un assistant et un indic. Éric Antony, avec son vieil imper, son chapeau noir élimé et sa barbe de trois jours, prenait peut-être son rôle trop au sérieux. Il semblait, à vrai dire, sorti d’un film noir américain des années 70. Pourtant, cette apparence lui permettait de rester discret. Malgré tout, il savait être moderne, et utilisait, en guise de smartphone, un Android dans lequel toute trace de Google avait méticuleusement été supprimée. Sa sonnerie retentit, un air jazzy aussi désespérément cliché que sa tenue, donc il décrocha. « Cabinet Antony & associés, que puis-je faire pour vous ? - Ah bonjour, je suis bien chez le détective Éric Antony ? - C’est moi-même, en effet. À qui ai-je l’honneur ? - Vous pouvez m’appeler Corentin. Je suis modérateur pour le réseau social Qwice. Vous avez peut-être entendu parler de nous ? - Réseau social éthique 100% cocorico ? Des barres d’évaluation, positives et négatives ? Un raisonnement purement anti-algorithme ? Je connais, mais je ne comptais pas spécialement m’y inscrire. - Peu importe. Je ne vous contacte pas pour faire notre pub. - Ouais, c’est ce que je me disais. Alors, qui a disparu ? - L’un de nos fondateurs, Bruno Leralu. Il ne donne plus signe de vie depuis quelques jours. Et je sais très bien qui sont les responsables, car moi aussi ils m’ont enlevé ! - Bigre, c’est sérieux. Vous avez averti la police ? - Euh, oui, mais nous ne sommes pas certains que leur enquête soit suffisante… - Bon. Pouvons-nous nous rencontrer ? J’ai avant tout besoin d’en savoir plus, et j’ai l’impression que l’affaire est beaucoup plus complexe qu’il n’y parait. - Oui, bien sûr. Je me trouve en ce moment à Arnac-la-Poste. C’est là que m’avaient emmené mes ravisseurs, mais je crois que quand ils se sont aperçus de ma fuite ils ont déménagé en vitesse. - Tu m’étonnes. Bon, Arnac-la-Poste, donc. - Il y aura Thomas avec moi, cofondateur du réseau. » Le détective se leva. Du haut de ses cinquante-et-un ans, il était encore dans une très belle forme. Alors qu’il attrapait son chapeau, il vit sa porte s’ouvrir. « Ah, Matthias. On a du boulot, mon vieux. - Autre chose qu’un chat sur un arbre ? - Un enlèvement, et le coupable est identifié. Ça va bouger ! - Donc vous allez enfin pouvoir nous verser nos payes ! » Ne relevant pas ce dernier trait d’esprit de son assistant, mais levant tout de même les yeux au ciel, le détective privé quitta son bureau. Arnac-la-Poste, située en Haute-Vienne, est l’une des nombreuses villes de France dont le nom fait immanquablement exploser de rire, comme Vatan, Montcuq ou encore Le Fion. Mais le détective n’en avait cure. Ce qui lui importait, c’était l’affaire dans laquelle il se lançait. Il s’imaginait déjà, auréolé de gloire et de succès, après avoir sauvé le fondateur d’un réseau social d’une fin tragique et funeste. Double coup de pub, qui braquerait les projecteurs aussi bien sur le réseau social Qwice que sur sa propre activité de détective. Il grimpa dans sa voiture, une vieille Coccinelle qu’il tenait de ses parents, et qu’il avait bichonnée tant et si bien qu’il n’aurait eu qu’à la revendre pour devenir exagérément riche. Mais il y tenait, à sa vieille cocotte, et il aurait préféré passer le reste de ses jours sous un pont que se séparer définitivement de son véhicule. En 2025, s’engager dans un tel trajet avec un véhicule aussi ancien n’en restait pas moins une drôle d’idée. Pour ce genre de trajet, il laissait son véhicule à la gare de Labouheyre, située à environ une heure de route en Coccinelle de son cabinet, et prenait le train. Car si Éric Antony, détective privé, vivait bel et bien avec son temps, il avait cette excentricité de vouloir rehausser son quotidien d’un je ne sais quoi de vintage. Généralement, les trajets du détective se déroulaient sans histoire. Il aimait prendre le temps, lorsque cela lui était possible, de voir du pays. Par ailleurs, les trajets en train étaient propices à préparer le terrain pour ses recherches. Cette fois, cependant, ne fut pas comme les autres. En effet, à l’exact milieu du chemin qui devait le mener à la Souterraine, où se situait la gare la plus proche d’Arnac-la-Poste, le train s’arrêta, comme font souvent les trains de la SNCF, et l’attente qui s’ensuivit fut particulièrement longue. Un épais brouillard avait en effet causé un accident de la route d’une intensité spectaculaire à proximité du chemin de fer, sur une départementale située au nord de Thiviers, en Dordogne. Dans un épouvantable fracas, un camion transportant un certain nombre de tortues avait embouti un bus de vacanciers maldiviens. L’airbag du camion de transport ne s’était pas déclenché convenablement, tant et si bien que le conducteur gisait dans une mare de sang. Dans le chaos général de l’événement, naturellement, personne n’aurait pu se lancer à la recherche d’un groupe de tortues fugitives. On devine aisément ce qui bloqua le train du détective. Informé de l’accident de la route, le conducteur du train s’était montré d’une prudence remarquable et avait, de son propre chef, décidé de stopper la locomotive lorsqu’il avait remarqué, au loin, la procession d’une quinzaine de tortues qui avait commencé à traverser les rails. Et si le détective s’était attendu, plus ou moins, à passer une ou deux heures bloqué au maximum, l’impossibilité de circuler sur la départementale et les conditions météorologiques en décidèrent autrement. Il passa six heures supplémentaires dans son train. Dans ce laps de temps, un autre phénomène se produisit. Le détective reçut une notification sur son téléphone. Il s’agissait d’un message envoyé par un numéro dont l’identifiant avait été masqué. * Quelle que soit la réalité ; quel que soit le médium ; vous échouerez. O² * Un frisson envahit le détective. Il n’avait encore rien fait, et ne savait pas à quoi raccrocher ce message. Mais il sentait, d’instinct, que l’affaire qui l’attendait ne serait pas seulement difficile. Arnac-la-Poste, janvier 2025. Ciel couvert, temps d’hiver. Le détective put au moins passer entre les gouttes et arriver à l’unique hôtel du village, le Choplain Mustière Elisabeth. C’est là que l’attendaient Thomas et Corentin. « Ah, détective », commença Corentin. « Bonjour. Comme je vous l’ai dit au téléphone, nous nous inquiétons de la disparition de Bruno. - C’est mon père », précisa Thomas, « et nous avons fondé Qwice ensemble, avec Corentin. - Si vous avez tous les deux été enlevés au même moment, il y a forcément un rapport avec Qwice. - Le rapport est tout trouvé, détective. Nos ravisseurs m’ont clairement dit qui ils étaient. De surcroît, ils ont un compte sur notre plate-forme, mais bon, leur contenu n’est pas répréhensible en soi, donc nous n’avons aucune raison de le bannir. - Qui sont-ils ? Que postent-ils sur votre réseau ? - Ils se font appeler l’Organisation de l’Ombre. Quant à ce qu’ils postent, autant que je vous montre. » Corentin tendit au détective une tablette allumée, sans grande surprise, sur l’élégante application Qwice. Tout de suite, quelque chose le frappa. « Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ce logo qu’ils utilisent en avatar ?? - O² ? C’est le logo de l’Organisation. C’est en fait assez clair. - Je vois… » Passablement secoué, Éric Antony commença à regarder le compte. Ce qu’il y vit le laissa sans voix. Il s’agissait d’une bande dessinée. Une bande dessinée sur fond blanc, dont les personnages prenaient la forme de pixel-arts grossiers et très épurés. La première planche s’articulait autour de deux personnages, dont les physiques n’en demeuraient pas moins marqués. Le premier semblait être un jeune homme, portant un costume bleu, une cravate noire et une jambe de bois. Le second, plus grand que celui qui était de toute évidence son employé, portait ce qui était vraisemblablement une veste à manche courtes bleu clair, de laquelle dépassaient des manches bleu foncé. Mais ce qui frappait le plus, c’étaient son casque audio muni d’un micro et ses lunettes noires, dont l’opacité n’augurait rien de bon. Le noir se répétait de nouveau sur sa veste, sous la forme… d’un bouton ? D’un badge ? Le détective eut une intuition. Cela ne pouvait être que le logo O². Il décida de lire les dialogues. Dans cette scène, l’homme à la jambe de bois, appelé par son patron l’Éclopé, arrivait un peu à la traîne. L’homme au casque et aux lunettes noires lui annonçait ensuite le grand projet de l’Organisation : prendre le contrôle du réseau social Qwice. Antony fronça les sourcils. C’était extraordinaire d’absurdité. Mais en même temps, peut-être pas tant que ça. En étalant leur projet dans un emballage d’apparence parodique, l’Organisation endormait la méfiance des membres de Qwice. « Je crois », dit-il après avoir bu deux gorgées de cappuccino, « que cette enquête va être beaucoup plus complexe que prévu. »