Philoctobre#2025 - 4 Le Scepticisme – La vérité n’est pas accessible Changement de programme ! Je devais vous parler de Pyrrhon… et comme on me l’a fait remarquer, c’est une honte. Parler de Pyrrhon au lieu d’Aristote, c’est honteux. Et je suis d’accord. C’est pour ça que je vais vous parler du scepticisme de manière plus globale ! Avec un soupçon de Saint-Augustin, pour faire plaisir aux 3 personnes dans l’univers qui aiment Augustin. À votre avis, la vérité, elle est accessible ? I. La vérité est-elle une illusion ? Une question que tout philosophe se pose, c’est celle de l’accès à la vérité : peut-on atteindre la vérité ? La vérité est-elle une illusion ? Que puis-je connaître ? Les sceptiques antiques interrogent la possibilité même de parvenir à la vérité ; ils s’opposent même à toute philosophie qui prétend détenir la moindre vérité, c’est-à-dire à toute doctrine dogmatique. Mais pourquoi Pyrrhon, le tout premier sceptique, et ses disciples (plus ou moins éloignés), pensent-ils qu’on ne peut pas atteindre la vérité ? A. Critère de vérité ? Pyrrhon, le fondateur de l’école sceptique, estime que rien n’existe « en vérité ». Selon lui, on n’a pas de critère de vérité ; le monde manque d’un caractère qui permettrait de distinguer le vrai du faux. La sensation et l’opinion ne sont ni vraies ni fausses, elles sont. On ne peut pas trouver un critère de vérité. Si, par exemple, chez Descartes, on en trouve un (est vrai ce qui est clair et distinct), ou encore chez les stoïciens, on en a un ; il faut bien noter que pour le sceptique, il faut abolir ce critère. On pourrait dire, comme Protagoras (cf. Platon, Théétète), que l’homme est mesure de toute chose, que ce que je perçois, je le perçois bien comme tel, que l’opinion que j’ai est juste en tant que telle, cela est tout à fait arbitraire. Pyrrhon, et à la vérité, tous les sceptiques, met en doute la capacité de l’homme à saisir la réalité telle qu’elle est. En effet, les choses sont également indifférenciables, non évaluables et surtout indécidables. Le monde sensible, comme le montrait déjà Héraclite, est instable ; et au vu de la diversité des points de vue, on a du mal à distinguer celle qui correspond effectivement à la réalité. Peut-être même, puisqu’on ne peut pas distinguer ce qui est réellement de ce qui est seulement illusoire, il faut refuser la vérité au sens où on ne peut pas l’atteindre parce qu’on n’a aucun caractère déterminable : on n’a rien qui permette de dire si telle représentation est vraie ou fausse. Toute prétention à la certitude est vaine. Les sceptiques de la Nouvelle Académie (d’abord avec Arcésilas, ensuite Carnéade), poursuivent cette ligne de critique : ils s’opposent tout précisément aux stoïciens qui affirment l’existence des représentations qui donnent un accès sûr à la vérité. Pour le dire ainsi, les stoïciens proposent un critère psychologique de la vérité, or, les Académiciens refusent ce critère. Rien ne permet de distinguer définitivement une impression vraie d’une autre qui serait fausse. Chaque opinion peut trouver son contraire qui paraît tout aussi vraisemblable. Il faut donc refuser le critère universel de vérité : rien ne permet de distinguer la croyance correcte de la croyance incorrecte. Aussi, les choses sont inconnaissables ; l’impression cognitive est tout sauf une évidence. B. Les contraires semblent aussi vraies Les philosophes de la Nouvelle Académie, Carnéade en tête, ainsi que les néo-pyrrhoniens, montrent bien qu’on n’a aucun critère de vérité et même qu’on ne peut jamais être sûr de rien (et c’est pourquoi il faut suspendre son jugement), grâce à une méthode. À chaque argument avancé par un dogmatique, on peut avancer un contre-argument tout aussi solide, de poids égal. À chaque doctrine, on note qu’un point de vue contraire peut être avancé de manière aussi rigoureuse. On ne peut jamais vraiment savoir si c’est telle ou telle opinion qui est véritable. Les contraires, aussi, peuvent être tenus pour vrais selon les circonstances. Si je dis, par exemple, « il faut jour » est-ce que ce que je raconte est vrai ? S’il fait effectivement jour quand je le dis, cela est vrai. Réellement ? Car pour celui qui vit là où il fait nuit, une telle proposition ne peut qu’être fausse. Si je dis, par exemple, « l’âme est immortelle », est-ce que je dis vrai ? Non, cela n’est pas plus exact que si je dis « l’âme est mortelle ». Pourquoi ? Parce qu’on peut, en vérité, soutenir ces deux thèses tout à fait exclusives l’une de l’autre de manière tout aussi rigoureuse. Comment donc puis-je distinguer la vérité en ce cas ? Je ne peux rien dire, il vaut mieux que je suspende mon jugement. Il est préférable, nous disent les sceptiques, de vivre sans opinion, sans inclinaison, et être inébranlable. C. Suspension du jugement Suspendre son jugement, voilà ce qu’il faut faire. Il ne faut pas dire « je ne peux rien savoir », à moins d’ajouter « et même cela, je ne le sais pas ». En effet, la suspension du jugement, en tant qu’acte méthodique sceptique, c’est ni l’affirmation ni la réfutation d’une thèse, c’est la négation même de la capacité à émettre un jugement sur les choses. Il faut poser l’apparence sans dire qu’elle est telle. On évite le dogmatisme et l’aliénation par la croyance. L’épochè (έπχη), la suspension du jugement, c’est une attitude de recherche où l’affirmation est toujours retardée. On ne sait rien, on ne peut rien savoir, mais surtout, on préfère suspendre son jugement. La suspension du jugement est une sorte de position de modération qui cherche à préserver la tranquillité de l’esprit, à éviter les passions qui accompagnent l’opinion non fondée. Ce que veut le sceptique, c’est l’opinion fondée, or, pour cela, il faudrait un critère de vérité. C’est pourquoi il faut suspendre son jugement. Une chose, toutefois, à laquelle il faut faire attention, c’est de dire que le sceptique n’affirme que ce qu’il sait, qu’il évite la croyance. Cette proposition, sans dire qu’elle est fausse, est maladroite. En effet, le sceptique suspend son jugement, il n’affirme jamais rien. Si un sceptique dit « le feu brûle », il ne dit pas qu’il existe une nature brûlante au feu, mais seulement qu’il ressent une sensation de brûlure sans pour autant dire autre chose. C’est cela, poser l’apparence sans dire qu’elle est telle. On refuse, néanmoins, ce qui n’est pas évident vis-à-vis des apparences. Si je dis que le feu mouille, ce qui va contre les apparences, cela peut avoir de fâcheuses conséquences. Si je dis que le camion que je vois n’existe pas, est-ce que ça a un sens ? Non, parce qu’il y a des chances que je me fasse percuter si je traverse la route. Retenir son jugement, ce n’est donc pas non plus nier l’action ou nier l’évidence ; c’est refuser de juger. II. Le bonheur n’est pas dans la doctrine Mais pourquoi retient-on son jugement ? Est-ce seulement parce qu’on ne veut pas dire de bêtises ? Certes, le sceptique, voulant être sage, ne veut pas dire de choses fausses, il ne suspend pas son jugement uniquement pour cela. Le but du scepticisme, comme nous le rappelle Sextus Empiricus, c’est la vertu et le bonheur. Le bonheur, contrairement à ce que disent les épicuriens et les stoïciens, ne consistent pas en l’obéissance à une doctrine. La tranquillité de l’âme et l’absence de troubles dans l’âme ne découlent pas de fait dans l’adhésion à une doctrine. En effet, dans les Esquisses pyrrhoniennes, I, 12, Sextus montre bien que si on veut être heureux, on ne peut l’être qu’en retenant son jugement. Pourquoi cela ? Parce que quand on est certain de sa doctrine, on est emporté par les passions qui lui sont liées. Le stoïcien est-il vraiment heureux ? Quand on le voit, cela ne semble pas être le cas, puisqu’il est toujours en conflit avec les autres, ceux qui sont en désaccord avec lui. Si on veut vraiment être inflexible, il faut retenir son jugement. Le sceptique, quand il retient son jugement, quand il vit sans opinion, en comprenant qu’il a un large éventail d’opinions qui toutes peuvent être fausses, devient inébranlable ; être sans inclinaison, c’est ainsi qu’on devient inébranlable, qu’on préserve son calme et sa liberté intérieure : c’est cela, la vraie prudence. Les dogmatiques vivent tourmentés, obsédés par la recherche de fondements inaccessibles. Au lieu de vouloir trancher entre le vrai et le faux, il vaut mieux cesser toute recherche et suspendre son jugement. Le bonheur, voilà la fin du scepticisme – l’ataraxie, ou l’absence de troubles dans l’âme. Le sceptique n’est plus troublé par les opinions. III. Critique du scepticisme Mais vous savez, moi, j’aime pas trop les Sceptiques. Et vous savez qui d’autre est d’accord avec moi ? Descartes. Certes. Mais aussi Augustin. Dans son dialogue Contre les Académiciens, Augustin propose une critique assez forte du scepticisme (surtout du scepticisme des néo-académiciens). Que nous dit Augustin ? Augustin reproche aux sceptiques d’adopter une position intenable. On ne peut pas suspendre absolument son jugement, puisque cette suspension finit par devenir une affirmation. Si pour les pyrrhoniens, la suspension du jugement est un acte méthodique ; pour les académiciens, la suspension du jugement est affirmée : on ne sait rien, on ne peut pas savoir. L’enjeu de ce premier dialogue est de savoir si on peut atteindre la sagesse. Si Augustin s’oppose aux sceptiques, c’est pour les reconduire vers la vraie sagesse (dans le cas d’Augustin, c’est le christianisme, la