**EXTRAITS SAVOUREUX** **Alexandre Vialatte — *Et c'est ainsi qu'Allah est grand / chroniques*** --- **CHRONIQUE DES LOUPS** Ce que l’homme a de bon c’est le chien. C’est même ce qu’il a de meilleur. Mais ce qu’il a de pire c’est le loup. Cette chronique, traitant de l’homme, est tenue de parler souvent du loup. L’homme est en effet un loup pour l’homme ; on le disait déjà en latin. On ne saurait donc connaître l’homme sans étudier sérieusement le loup. C’est d’ailleurs une chose passionnante. Buffon ne s’en lassait pas ; sans compter Pline l’Ancien. L’amiral le Ponant, prié par Charles IX, écrivit sur la crotte du loup des choses qui ravirent les chasseurs. Et qui étonnent le zoologiste. La Fontaine ne s’en lassait pas. Sans le loup pas de froid de loup, sans froid de loup pas d’hiver. Privé de loup, la petite exploitation rurale, réduite à quelques musaraignes dans un paysage désolé, serait sans aventure et sans vrai pittoresque. Les conteurs l’ont si bien compris qu’ils font du loup, par pure reconnaissance, un loup mythologique, une espèce de surloup qui fait peur au-dessus de ses moyens. Le loup en a d’ailleurs beaucoup, il est très excitant, il est couvert de grands poils dont on fait des descentes de lit ; tout hirsute, et mauvais comme la gale ; avec une grande mâchoire longue comme un jour sans pain, qui lui permet de mâcher des gens de diamètre considérable, des charcutiers dans la force de l’âge, des poètes enrichis, des escrocs respectés, des vendeurs de grands magasins. Il mange de tout : des anciens combattants, des sous-préfets, des fonctionnaires. Et une fois, en Dauphiné, tout un gendarme. En 1430. Avec son cheval. Très vieux. Tout cartilagineux. En long. Il faut beaucoup se méfier. Jusqu’en avril. Et même ensuite. Mais surtout en ce moment. Le froid le chasse de Pologne. Il vient d’une traite jusqu’en Alsace et dans le Jura, où il arrive par bandes et rôde sur le quai de la gare. Trente, l’autre jour, ont débarqué ainsi à Mouthe, près de Pontarlier. En vue de tourner un film de M. Hunebelle. L’instituteur était venu les attendre. Avec tous les enfants. Pour donner une leçon. Des loups de quarante mille francs par tête. Des loups instruits, des acteurs de cinéma. Dont on n’attend que de beaux films. On espérait même un chef-d’œuvre. Tiré d’un célèbre roman fait comme pour eux : *le Miracle des loups*. Que s’est-il passé ? Il a fallu en abattre deux ; ils se ruaient sur le public après avoir mangé leur cage ; le naturel leur étant revenu au galop, l’instituteur s’en alla de même. La morale de cette aventure c’est qu’il ne faut pas attendre de loups sur le quai des gares et que les loups sont toujours à craindre dans la région du Haut-Jura. Surtout en février. Les bergers avisés devraient imiter Saint Marien. Les loups lui ayant mangé une vache, il leur confia la garde du troupeau avec des consignes sévères et s’en trouva bien toute sa vie. L’oisiveté engendre le vice. Une saine occupation chasse les mauvaises pensées.