Philoctobre#2025 - 5 Laozi – Le non-agir Bonjour. Laozi, vous le connaissez ? Ouais, vous savez ce fameux philosophe chinois ? Mais si le penseur important pour le taoïsme ! Bah oubliez tout ce que vous savez. Laozi n’existe pas. En suivant de très près ce qu’écrit Anne Cheng dans l’Histoire de la pensée chinoise, laissez-moi vous parler de la philosophie du non-agir dans le Laozi, parce que oui, c’est un livre. I. Le paradoxe contre la violence Pourquoi le « non-agir » (無爲 ou wuwei) est-il si important pour Laozi ? Le Laozi essaye de répondre à une question : comment survivre au milieu de puissances qui s’entre-tuent ? Comment suivre le Dao, par le non-agir, pourrait-il nous faire sortir du cercle vicieux de la violence ? Le Laozi essaye de répondre au problème de la violence. A. Contre la violence qui est partout En effet, la violence est partout à l’époque où le Laozi est rédigé. On se trouve à la fin de la période des Royaumes Combattants (aux alentours de 250 av. J.-C.). Cette période se trouve avant l’unification des royaumes chinois par la dynastie Qin, c’est une période de la Chine pré-impériale. Durant cette période, les différents royaumes chinois se font la guerre pour le contrôle de la Chine. Et c’est dans ce contexte de conflits permanents que le Laozi réfléchit au problème de la violence. Comment faire pour éviter la violence, pour survivre à ce milieu violent ? Quelle réponse donner à la violence ? La réponse, c’est de ne rien faire. Il faut être dans le non-agir. Pourquoi ? Parce que la violence se retourne toujours contre elle-même. Mais qu’est-ce que ça veut dire « non-agir » ? Cette idée est paradoxale, notamment en Occident. Non-agir, pour lutter contre la violence, ça semble assez étonnant. En effet, pour avoir la paix, ne doit-on pas d’abord préparer la guerre ? Pour lutter contre les inégalités, ne doit-on pas préférer la révolution ? Le non-agir, c’est moins l’inaction que le fait de suivre le Dao : « Contentez-vous d’être résolu // Sans prétendre à conquérir de force » (stances 30, p. 54) ; « L’intervention, c’est l’échec // La possession, c’est la perte // Les Saints n’intervenant pas évitaient l’échec // Ne possédant pas évitaient la perte » (stances 64, p. 88). Il faut « laisser-aller », il faut rester dans le non-agir parce que l’action se met en travers du Dao. « L’Empire ne s’acquiert que par l’art de ne rien faire » (stances 57, p. 81) est-il écrit dans le Laozi. « l’art de ne rien faire », c’est bien le non-agir, c’est-à-dire cet art de laisser faire les choses. Pourquoi laisser faire les choses ? Parce que tout retrouve son équilibre, tout retourne à l’origine. Et en vérité, le non-agir dépasse également le plan politique, dans la mesure où « Les Saints œuvraient selon le non agir // Et s’adonnaient à l’enseignement sans parole » (stances 2, p.26). Le non-agir, aussi, semble être la voie à suivre. B. Métaphore de l’eau Le non-agir, c’est chercher à briser le cercle de la violence. Pour comprendre ce qu’est le non-agir, en quoi cela consiste, et surtout en quoi, c’est suivre le Dao, dans le Laozi, on retrouve une métaphore assez intéressante : celle de l’eau. Dans les stances 78 (p. 102), on nous dit que l’eau ressemble au Dao : elle se manifeste sous une infinité de formes alors qu’elle jaillit d’une source unique ; elle est insaisissable. L’eau, c’est la preuve que le faible (puisqu’elle est souple, faible, elle est « inactive » au sens où elle ne fait que de s’écouler, elle « séjourne aux bas-fonds » — cf. trad stances 8 par Anne Cheng, p. 181). L’eau est faible, souple, et pourtant elle « vainc le fort », elle est capable de faire s’effriter le roc, elle est capable de « vaincre le dur ». L’eau est un élément humble ; le non-agir est donc aussi humilité. Le faible et le souple triomphe. Le non-agir, c’est la souplesse et la faiblesse, résilientes, qui résistent à la force, à la violence. Le non-agir, comme l’eau, vainc lentement ; le non-agir, c’est une certaine résilience. C’est le « Non avoir en [l’eau] » qui « La fait changeante » ; et c’est dans le non-agir que l’eau est capable de donner vie à toute chose. Aussi, le non-agir est, de loin, préférable à l’agir, car le non-agir triomphe par attraction ; le non-agir est une manière d’être. Comme l’eau, et donc suivant le Dao, le non-agir, c’est l’abstention de l’agressivité intentionnelle. Il vaut donc mieux laisser faire le Dao. II. La loi de la nature : amoralité Mais pourquoi vouloir tant laisser faire le Dao ? Parce que suivre le Dao, en tant qu’il s’agit de suivre la nature, a certaines vertus. Le Dao, en tant que cycle, a une puissance efficace, et cette puissance efficace, c’est celle de la nature. Cette nature est amorale. Mais, est-ce vraiment pertinent de vouloir suivre l’amoralité de la nature ? Oui, nous répond le Laozi, parce que le non-agir a une valeur politique. A. Amoralité nature C’est en comprenant ce qu’est le Dao, ou la voie, qu’on comprend les manifestations de tous les êtres, et qu’on comprend également tous les paradoxes que pose le non-agir. Et cela passe par la compréhension de ce qu’est la nature. La nature, nous dit-on dans le Laozi, suit une loi cyclique. Cette loi nous dit que le fort, avant que d’être fort, est d’abord faible ; et il en va ainsi pour ce qui est dur et supérieur, cela a d’abord été mou et inférieur. Et pis encore, ces choses-là sont destinées à le revenir. On le note bien quand on pense à la métaphore de l’eau. L’eau donne la vie, laquelle devient forte, dure, mais peu à peu, cette vie décline et redevient faible. « Les êtres prospèrent à l’envi // Mais chacun retourne à sa racine // Revenir à sa racine, c’est la Quiétude // C’est accomplir son destin // Accomplir son destin, c’est cela le Constant » (stances 16, p. 40). Ce passage nous présente bien ce qu’est la nature : les choses se fortifient avant de fléchir. Cette idée-là, elle ne nous est pas forcément étrangère : si on suit Aristote des traités zoologiques, on note qu’il en est ainsi. L’être, avant de se corrompre, croît. Pour se corrompre, il faut déjà croître. Aussi, une chose à l’origine est faible, elle devient forte pour retourner à son origine. C’est la logique même de la nature. Les choses retournent toutes à leur origine. La faiblesse, voilà l’origine. Aussi, on comprend mieux pourquoi la violence n’est pas la réponse à la violence : si la violence est vouée à revenir à son origine, c’est-à-dire la faiblesse, il faut laisser faire et attendre que la violence se retourne contre elle-même. C’est donc en voyant cette loi naturelle qu’on comprend mieux pourquoi il faut se laisser porter, il faut laisser aller. Dans la nature, il n’y a pas de principe moral, mais seulement une loi cyclique fondamentale qui fait que ce qui est faible devient fort pour redevenir faible. La morale n’existe pas dans la nature, il faut le rejeter, revenir à l’origine. Et s’il faut tirer une leçon de cette loi cyclique, c’est celle qui consiste à apprendre à désapprendre, à apprendre à revenir vers le plus simple ; c’est celle qui nous rappelle que l’agir a moins de force que le non-agir. B. Valeur politique du non-agir Et cette idée-là, on peut l’adapter au monde politique. Dans le Laozi, le non-agir devient un principe politique de gouvernement idéal. Il existe une application du Dao par le non-agir en politique. Mais qu’est-ce que cela signifie ? D’abord, cela veut dire qu’il faut aller toujours vers le plus simple : nul besoin de rendre complexe le système, la vie du peuple. En effet, plus la vie du peuple est simple et frugal et plus il est simple pour le souverain de ne pas agir. C’est d’ailleurs l’idéal vers lequel le souverain doit tendre : ne pas agir dans les affaires du pays, afin de suivre le cours naturel des choses. Qu’on ne s’y trompe pas ! Le non-agir ne signifie JAMAIS l’inaction ou la passivité : vu ce que j’ai écrit jusque-là, on pourrait le croire, mais le wuwei (無爲), ce n’est pas rester passif, c’est agir en conformité avec l’ordre cosmique originaire, avec le mouvement de la nature, c’est suivre le mouvement du Dao. Il faut suivre le flux naturel des choses ; il faut le suivre sans vouloir le modifier, le perturber ou corriger quelque chose. Cela signifie plutôt, dans un tel cas, une certaine attitude devant les événements : apprendre à désapprendre, apprendre à retourner au naturel, apprendre à retourner à l’origine, c’est apprendre à suivre le Dao ou la Voie, c’est être disponible aux événements et aux situations. Ce non-agir, c’est se dessaisir, c’est retourner « à la petite enfance, à l’origine perdue » (A. Cheng, p. 191), c’est donc retourner au Dao. Et retourner au Dao, c’est apprendre d’abord que « La voie qu’on peut énoncer // N’est déjà plus la Voie // Et les noms qu’on peut nommer // Ne sont déjà plus le Nom » (stances 1, p. 25), c’est-à-dire apprendre que la Voie est un mystère indicible. Et cette idée d’indicible, on le note très bien dans la forme aphoristique, métaphorique et poétique du Laozi. Aussi, essayer d’expliquer ce qu’est la Voie, c’est vouloir expliquer la fin, ou plutôt l’Origine, auquel on doit revenir. La Voie doit réglementer jusqu’à la vie politique puisqu’elle est ce en quoi tous les êtres sont, se muent. Si le souverain respecte la Voie, suit le Dao, alors le monde s’ordonne de lui-même ; la violence (politique) cesserait et enfin viendrait la tranquillité. J’espère que cette présentation du non-agir dans le Laozi a ét