Chapitre 5 Musique d'ambiance : https://youtube.com/shorts/jsiIZPWRm3o?feature=share Une odeur prononcée émane de la cuisine, annonçant une journée beaucoup plus festive. Raphaël chantonne, tout joyeux de préparer son premier repas de Noël pour les autres résidents, et dépose la tarte aux pommes sur la table. Quant à Marianne, elle continue de faire cuire le poisson tout en surveillant la soupe qui bout sur le feu. La domestique jette un coup d'œil à travers la fenêtre vers le paysage enveloppé d’un manteau blanc. Maintenant qu'elle y repense, la première fois qu'elle a vu tomber de la neige c'était lors de sa première année de travail chez les Dubois, Marianne avait voulu conserver une boule de neige dans son tiroir pour pouvoir rejouer avec et c'est avec un grand déplaisir qu'elle a retrouvé une flaque d'eau au même endroit, quelques heures plus tard. Il lui aura fallu du temps pour comprendre que la neige fond dès que la température se réchauffe. — Tout se passe bien de votre côté ? l'interpelle Raphaël, de bonne humeur. — Oui, tout est bon, le poisson sera bientôt fini. — Parfait, alors tout sera prêt à temps. Raphaël récupère le pain du four, encore croustillant, et le découpe en tranche, tout en se réjouissant de pouvoir trouver du fromage et de la viande séchée dans le panier d'osier. — Madame Rousselle nous a vraiment gâtés pour le panier de la semaine, ça fait bien longtemps que nous n'avions pas eu de repas aussi diversifié, s'exclame-t-il. J'ai hâte que nous puissions festoyer tous ensemble. — Moi aussi, j'ai hâte. Marianne acquiesce en souriant, mais elle remarque qu'elle n'a pas croisé son maître depuis le début de la journée, ce qui l'étonne, puisqu'il est celui qui a souhaité cette journée. Cependant, comme Raphaël n'a fait aucune remarque sur son absence, la jeune domestique part du principe qu'il n'y a rien d'anormal. Une fois la cuisson du poisson terminée, son supérieur récupère le bar et le décore soigneusement pour offrir une belle présentation, en l'accompagnant de légumes et de quelques gouttes de citron. — Que pensez-vous de ma décoration ? demande-t-il, en s'écartant de l'assiette. — Ça m'a l'air appétissant et coloré, je me demande quel goût ça a. — Alors j'espère que vous apprécierez le poisson ! rétorque Raphaël, enthousiaste. Il ne reste plus que la soupe à servir ? — Oui, encore quelques minutes et elle devrait être prête. — Très bien, laissez-moi prendre le relais et allez chercher monsieur Sinclair pour lui dire que le repas est prêt. — Moi ? s'exclame Marianne, surprise. — Vous ne vous sentez pas à l'aise de le faire ? — Non, c'est juste inhabituel. Je pensais que dès que ça concernait Monsieur, vous préféreriez vous en occuper. — Il suffit juste de lui transmettre un message, j'y survivrai, répond Raphaël. En temps normal, si Raphaël préfère être celui en contact avec le maître, c’est parce qu’il ne souhaite pas que Marianne soit témoin de ses fréquentes sautes d’humeur, particulièrement imprévisibles. Il craint qu'elle puisse mal le prendre et que l'idée de démissionner du manoir lui vienne à l'esprit. Ce serait une catastrophe, puisque l'homme ne sera pas sûr de trouver un subordonné aussi efficace qu'elle. Cependant, ces derniers temps, en constatant sa grande patience, il se sent moins préoccupé et se réconforte à l’idée de l’avoir déjà avertie du caractère parfois rude du maître. — D'accord, il se trouverait au deuxième étage ? accepte Marianne. — Certainement à son bureau, c'est la porte au fond, précise-t-il. — Alors je reviens au plus vite. En quittant la cuisine, sa peau transpirante se rafraîchit grâce à l'air frais du couloir. La jeune femme se nettoie les mains sur son tablier et monte les escaliers, curieuse. Depuis le début de son travail, elle n'a jamais pu croiser Félicien et ça l'intrigue de savoir qui est cette personne qu'elle sert. Arrivée devant la porte du bureau, elle donne deux coups, puis réitère quand elle n'obtient pas de réponse. Son maître ne lui permet toujours pas d'entrer et, après un moment d'hésitation, la jeune domestique prend le risque d'ouvrir la porte. — Excusez-moi, Monsieur, vous êtes là ? demande-t-elle timidement. Elle aperçoit Félicien assoupi sur son fauteuil, les bras croisés. Surprise, Marianne s'approche doucement pour ne pas le déranger et remarque une respiration irrégulière avec une expression renfrognée ; son maître semble faire un cauchemar. Dans un premier temps, elle tente de le réveiller, en l'appelant à plusieurs reprises, mais son interlocuteur ne bronche pas. Alors en dernier recours, Marianne approche sa main pour secouer l'épaule de son maître, mais ce dernier ouvre les yeux et recule brusquement son fauteuil pour s'éloigner, paniqué. L'effet des brumes oniriques se dissipe lorsque le jeune homme prend conscience que l'intruse n'est autre que sa domestique embauchée depuis quelque temps. Alors il reprend sa respiration ainsi que sa mauvaise humeur habituelle, en faisant signe à Marianne de prendre ses distances. Cette dernière fait deux pas en arrière et marmonne des excuses que son interlocuteur n'entend pas, puisque son cœur tambourine encore fortement dans ses tympans. — Vous ne pouvez pas entrer dans mon bureau sans mon autorisation, réussit-il à articuler, en pinçant l'arête de son nez pour se réveiller. — C'est Raphaël qui m'envoie vous prévenir que le repas est prêt, rétorque Marianne, sur un ton calme. Et vous ne répondiez pas quand j'ai toqué à la porte, alors j'ai cru qu'il vous était arrivé quelque chose. — Je vais bien, répond-il sèchement. Vous pouvez vous disposer, je vais vous rejoindre. Marianne s'exécute et laisse son maître dans la pièce. Après quelques minutes de calme, Félicien regrette d'avoir agi avec autant de virulence, surtout qu'il est reconnaissant envers sa domestique de l'avoir réveillé à temps, car il était en proie à un très mauvais rêve, même s'il ne se rappelle plus son contenu. Cependant, il n'a jamais été une personne très agréable, encore moins au réveil. Il espère que Raphaël a pris la peine de prévenir la nouvelle venue de son caractère désagréable. Épuisé, le jeune homme observe par la fenêtre le paysage morose et pâle qu'il devra supporter encore quelques mois. S'il ne pensait qu'à lui, il aurait annulé la fête pour rester cloîtré dans sa chambre, dans le silence. Pourtant, il a souhaité inaugurer cette journée, et il tient à le faire en l'honneur de sa mère. Après s'être résolu à y aller, il ouvre la porte et est immédiatement frappé par une forte odeur de nourriture qui lui parvient. À mesure qu'il descend les escaliers, son fardeau s'alourdit, comme si une force invisible le pressait de faire demi-tour pour retourner s'isoler dans sa chambre. Des voix insidieuses lui murmurent que tout cela est vain, qu'il pourrait tout simplement s'absenter pour Noël et aller se reposer dans sa chambre, qu'il n'a pas besoin de fournir tant d'efforts inutiles. Malgré cette envie irrépressible de tout abandonner, Félicien tient bon. En arrivant dans la salle à manger, une pièce inutilisée du manoir même si Raphaël s'évertue à l'entretenir, ses deux domestiques l'accueillent aussitôt, après avoir terminé de mettre la table. — Bonjour, Monsieur, sourit Raphaël. J'espère que le repas de Noël sera à votre goût. Asseyez-vous. En tirant une chaise, Raphaël permet à son maître de s'y assoir. Il remplit son assiette de poisson, de légumes, de quelques charcuteries et de fromages. Après l'avoir généreusement servi, les domestiques peuvent s'attabler à leur tour, pour se servir leur part. Félicien fixe son assiette avec la fourchette en main. Tout semble irréel. Même la charcuterie qu'il adorait et savourait étant petit ne lui provoque plus rien d'autre que l'impression de manger une feuille de papier lorsqu'il la goûte. À la place, sa bouche se remplit d'amertume et il ne ressent rien d'autre qu'un grand vide à cette table, remettant en question sa décision. À quoi s'attendait-il en faisant cela ? Espérait-il que ce soit le début d'un nouveau chapitre, plus radieux ? Non seulement ce n'est pas le cas, mais il ne fait que mesurer l'écart croissant entre lui et ses deux domestiques, issus de cet autre monde. Manger à cette table ne paraît pas plus différent que d'être couché dans sa chambre à fixer le plafond, qui ne paraît pas plus différent que de traîner dans la bibliothèque pour se donner des activités à faire. Félicien refoule sa frustration provoquée par les bruits insupportables des couverts, des discussions insignifiantes de ses domestiques ou encore de cette assiette qu'il se force à manger alors que le contenu, aussi alléchant soit-il, ne lui apporte plus rien d'autre que du dégoût. Alors que ses domestiques discutent de travail et de banalité, Raphaël finit par être interpellé par le mutisme de son maître. En général, ce dernier a tendance à rouspéter ou faire un commentaire sur le repas, pour se plaindre de la cuisson du poisson ou pour féliciter le choix des aliments. Mais cette fois, son visage ne reflète aucune expression, même pas de l'irritation ou de l'ennui, juste une absence. Félicien se contente de manger le contenu dans son assiette, le regard vitreux. Son domestique finit par s'inquiéter, le poids de la solitu