Philoctobre#2025 - 3 Platon – La chôra Hier on parlait des atomes, aujourd’hui, parl - Qwice

Philoctobre#2025 - 3 Platon – La chôra Hier on parlait des atomes, aujourd’hui, parlons de la chôra ! Mais qu’est-ce donc que ce mot de barbare ? Si vous connaissez Platon d’un peu loin,

Petitcapybara - Qwice 2025

Philoctobre#2025 - 3 Platon – La chôra Hier on parlait des atomes, aujourd’hui, parlons de la chôra ! Mais qu’est-ce donc que ce mot de barbare ? Si vous connaissez Platon d’un peu loin, c’est normal si ça ne vous dit rien. Laissez-moi donc vous expliquer ça pour ce 3ᵉ épisode du Philoctobre 2025. Comment le monde est-il né ? Vous ne savez pas ? Timée, lui, le sait et il nous l’explique. I. L’espace Qu’est-ce que l’espace ? Généralement, on imagine l’espace soit comme un Démocrite (donc, un ensemble avec des corps et du vide), soit comme un Aristote qui s’oppose vivement à Démocrite. Pour Aristote, qui nie l’existence même du vide, l’univers, ou encore le kosmos (κοσμος) est sphérique et qui voit, en son centre, une Terre sphérique qui se maintient seule en équilibre. Toute chose, pour Aristote, a une place, un lieu, vers lequel il tend : les objets légers (feu et vent) tendent à monter, c’est-à-dire à s’éloigner du centre de l’univers ; tandis que les objets lourds (terre et eau), quant à eux, tombent ou descendent vers ce centre. Ces objets se meuvent toujours en direction de leur lieu. Cette conception aristotélicienne du lieu (qui est donc une sorte d’enveloppe du corps) et de l’espace permet d’expliquer le mouvement. Chaque corps se déplace vers son lieu qui lui est propre, quand rien ne lui fait obstacle. De là, naît le mouvement. Ce lieu, ou topos (τοπος) en grec ce n’est jamais que la place ou plutôt l’espace qu’occupera le corps dans l’univers. Mais pourquoi je vous parle de tout cela ? Parce que la notion de chôra (χώρα) est intrinsèquement lié à cette notion de lieu et à ces réflexions sur l’espace. Le problème du lieu comme topos, c’est qu’on se limite à une explication géographique, physique, mais on ne dit rien cet espace en tant que tel. En effet, la chôra chez Platon, c’est la place possédée par quelqu’un, c’est la place qu’on investit, ou dit encore autrement, c’est la troisième sorte de réalité, le troisième matériau qui compose l’univers. II. La « fabrication » du monde dans le Timée Le Timée est un dialogue entre Timée, Hermocrate, Critias et Socrate sur l’origine du monde, sur la création du monde. Timée, par le biais d’un mythe, explique comment est né l’univers, comment il a été créé, comment il a été organisé. En sommes, ce dialogue, c’est une sorte de cosmogonie ; mais il s’agit d’une cosmogonie qui vise la justification d’un certain modèle politique. Dans le Timée, la chôra, décrite essentiellement en 48a-53b, a quelque chose d’ontologique, c’est le matériau qui compose le monde. La chôra, dit Timée, est « le porte-empreinte de toutes choses ». « Les choses qui entrent en elle et qui en sortent sont des imitations de réalités éternelles, des empreintes qui proviennent de ces réalités éternelles d’une manière qu’il n’est pas facile de décrire et qui suscite l’étonnement » (Timée, 50c, p. 2009). En quoi s’agit-il d’un « porte-empreinte » ? Pour comprendre cela, il faut préciser le récit que fait Timée de l’origine du monde. Un dieu artisan démiurge a produit le monde en mettant en forme un matériau tout en contemplant le monde des Idées. Cette idée-là, on la retrouve déjà esquissée dans la République (VII, dans l’Allégorie de la caverne précisément) quand Platon exprime l’idée que le monde sensible n’est qu’une illusion et qu’il faut sortir de la caverne pour contempler les idées. Ce Démiurge a observé les Idées (le monde des Idées), il les a trouvées belles et a voulu les reproduire. Cette reproduction, c’est le monde sensible. Aussi, il y a, selon Platon, deux mondes : celui des Idées, c’est-à-dire le monde de l’éternel, de l’immuable, du vrai ; et celui que nous connaissons, dans lequel nous vivons, à savoir le monde sensible. Le Démiurge a copié les Idées pour forger le monde snsible. Et pour cela, il a utilisé un matériau : la chôra ! Le Démiurge a fabriqué le monde, il a dû respecter certaines règles. Ce Démiurge, contrairement au Dieu des religions abrahamiques, doit prendre en compte une certaine nécessité qui interfère dans la fabrication du monde. Il ne fait pas tout ce qu’il veut : démiurge, mais non pas omnipotent. Il n’invente rien, il ne fait rien sinon de copier les idées et il ne peut pas fabriquer du sensible à partir de rien. Aussi, que sont les éléments sensibles avant la naissance du monde, avant d’être façonnés ? De quoi sont-ils faits ? D’où viennent-ils ? III. La chôra, matière matricielle, mère du devenir Je le disais plus tôt, la chôra, c’est le troisième genre de réalité. Le premier genre de réalité, c’est ce qui est immuable, éternel, toujours vrai, intelligible, c’est-à-dire l’Idée. Le deuxième genre, c’est le phénomène sensible. Et la chôra, en tant que matériau, est le troisième genre. Le sensible n’existe que parce que le Démiurge a contemplé les idées et a utilisé la chôra pour les produire. Dans le Timée, la chôra reste quelque chose d’assez confus, de difficile à qualifier, et cela se comprend en partie par le fait que la chôra intervient comme explication au cours d’un mythe : la chôra, partant, déborde quelque peu sur le rationnel. Platon utilise trois images pour préciser ce qu’il entend par la chôra, trois images qui correspondent à trois de ses propriétés. A. Propriétés 1. La chôra est un réceptacle La chôra est d’abord pensée comme un réceptacle qui accueille ou reçoit les copies des réalités intelligibles, les réalités sensibles en devenir. La chôra est « ce en quoi [le sensible] devient » (50d, p. 2009). C’est en elle que les choses sensibles naissent, et c’est en elles que le Démiurge les place. Mais doit-on comprendre que la chôra a une forme ? En effet, si la chôra est un réceptacle, a-t-elle, comme n’importe quel réceptacle, une certaine forme ? 2. La chôra est un porte-empreinte Non, elle n’a pas de forme. Il faut bien plutôt voir en la chôra une sorte de porte-empreinte, un peu comme la cire porte des empreintes, un porte-empreinte sur lequel les formes s’impriment. La chôra, aussi est une substance amorphe, indéterminée et sur laquelle les formes des réalités intelligibles s’impriment. La forme est comme une empreinte laissée dans le sensible. La chôra accueille ce sur quoi viennent s’imprimer les formes. 3. La chôra est un liquide Il s’agit toujours d’un même matériau, d’une même entité, qui peut prendre plusieurs formes, ou plutôt qui peut imprimer plusieurs formes. Aussi, il n’est pas étonnant de voir Platon considérer la chôra comme une sorte de liquide basique et inodore, le genre de liquide dont on se sert pour fabriquer un parfum, cette base neutre qui n’altère pas les êtres sensibles. Et ce liquide, c’est une matière qui nourrit l’être en devenir. La chôra serait donc, généalogiquement, la mère de ce qui est sensible ? B. Mère du devenir La chôra « est le réceptacle, et, pour employer une image, la nourrice » (49a, p. 2007) nous dit Platon. Pour lui, c’est une matière matricielle, un matériau nourrissant : « nourrice du devenir ». Elle est la mère du devenir, tandis que le père du devenir, c’est l’intelligible (et le démiurge) ; le devenir, c’est le sensible. La chôra, c’est ce qui fournit de la matière sans informer, comme un matériau où le sensible puise sa subsistance. C’est aussi la campagne autour de la Cité dans laquelle on puise ses ressources. Aussi bien, il y a l’idée de matériau-ressource, d’un matériau certes neutre, car ne détermine pas ce qu’elle contient, ne faisant qu’accueillir, qui donne naissance à la chose sensible, à ce qui est en devenir. La chôra, qui est quelque chose d’incréé, reçoit une forme, accueille le devenir, mais n’est pas non plus du devenir. En sommes, elle est l’opérateur du passage entre l’immuable et le devenir, elle est la mère du devenir parce qu’elle est ce qui permet à l’éternel d’être en devenir. Et c’est justement parce qu’elle est la mère du devenir qu’on voit un écart entre les choses sensibles et les idées. La chôra sépare tout en accueillant la reproduction des idées. Augustin Berque voit en la chôra le lieu ontologique ou existentiel de l’être, ce qui fonde notre perception des étants : elle ouvre au monde, à la réalité sensible parce qu’elle accueille des empreintes et des formes qui constituent le sensible. Plus encore, parce que c’est une matière matrice, c’est d’elle que le monde se déploie. La chôra ouverte parce qu’indéterminée, elle est ce qui permet d’avoir du déterminé en devenir. C’est sur cela que je vous laisse. J’espère que vous avez apprécié ces petites digressions ontologiques. Demain, on arrête de parler d’espace et d’origine du monde, pour parler de la vérité. Merci d’avoir lu. Et voici la bibliographie. Bibliographie Platon, Timée, in Oeuvres Complètes, Paris, Flammarion, trad. L. Brisson, 2023, pp. 1977-2050, essentiellement 48a-53b. Augustin Berque, Écoumène, Paris, Belin, 2016. Augustin Berque, « La chôra chez Platon », in Thierry Paquot et al., Espace et lieu dans la pensée occidentale, Paris, La Découverte, 2012, pp. 13-27. Alexandre Koyré, Du monde clos à l’univers infini, Paris, Gallimard, 1962. Tim Maudlin, Philosophy of physics, Space and Time, Princeton, Princeton University Press, 2012, particulièrement, chap. 1 « Classical accounts of space and time ». J.-F. Pradeau, « Être quelque part, occuper une place. Tópos et khnra dans le Timée », Les Études philosophiques, 3, 1995, p. 275-299.

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