Alors, à votre avis ? Pour vivre heureux, faut-il vivre caché ? Bon, laissez-moi fournir quelques éléments pour réfléchir à ce sujet. Quelques éléments de problématisation Ce sujet est assez classique dans son genre. On pose la question du bonheur, et ici, dans la relation avec autrui. En sommes, la question interroge la place d’autrui pour notre bonheur : pour être heureux, ai-je besoin des autres ? Ai-je besoin de vivre en société ? Si je veux vivre heureux, c’est-à-dire dans un état de plénitude, de béatitude, de bien-être, dois-je me coltiner les autres ou bien est-ce mieux de vivre en retrait, en pleine solitude peut-être, loin de tout ? Jusqu’où l’extériorité (autrui, la société, etc.) est-elle nécessaire pour la vie heureuse ? C’est, je pense, la question telle qu’on la comprend spontanément. Jusqu’où le fait de « vivre caché » (hypothèse qu’il va falloir bien comprendre : est-ce seulement vivre « sans » les autres ? est-ce vivre en dehors de toute société, de toute détermination ? est-ce vivre « sans être connu » ?) est exigible, nécessaire, pour vivre heureux ? Le bonheur exige-t-il que je sois « caché » ? D’abord, qu’est-ce que le bonheur ? Généralement, on dit que le bonheur, c’est un état stable et durable de pleine satisfaction, on ne souffre pas, on se sent bien, c’est la quiétude, la tranquillité : quand on est heureux, c’est comme si on avait atteint une sorte de paix intérieure. Cette quiétude, peut-on l’atteindre en vivant caché ? Vivre caché, est-ce nécessaire pour atteindre cet état de plénitude, de félicité ? Dans quelle mesure vivre caché est exigible pour être heureux ? Dans quelle mesure la vie heureuse demande le retrait de la société ou le refus de la célébrité ? I. Vivre caché ? Proverbe et référence à la fable Le Grillon « Pour vivre heureux, vivons caché » nous dit le proverbe – proverbe qui est directement issu d’une fable de Jean-Pierre Claris de Florian Le Grillon. Ce que signifie ce proverbe, c’est qu’il est parfois assez dangereux, risqué, voire embarrassant, d’attirer l’attention sur soi. Quand j’étais élève, cela s’illustrait bien ; quand un enseignant posait une question, c’était fort dangereux d’attirer l’attention du professeur – des fois qu’il veuille m’interroger ! Petite blague à part, s’il est dangereux d’attirer l’attention sur soi, c’est parce que, à tout moment, l’attention qu’on nous porte peut devenir néfaste. Dans la fable Le Grillon, ce petit grillon qui se cache trouve admirable ce beau papillon ; mais le papillon attire l’attention d’enfants qui le tuent. Face au destin cruel et quelque peu barbare du papillon, le grillon se sent soudain heureux de ne pas avoir été à sa place. Aussi, le succès peut être bien dangereux. Et ce ne sont pas les célébrités qui, victimes de leur succès, vont me dire le contraire. Aussi, « vivre caché », cela signifie d’abord vivre sans être connu, vivre dans l’anonymat, comme n’importe quelle autre personne. Vivre caché, c’est ne pas attirer l’attention, ne pas se « distinguer ». En sommes, c’est refuser la gloire, la célébrité, la reconnaissance. Et alors, je ne peux qu’être d’accord : pour vivre heureux, il faut vivre caché ! Ou plutôt, je suis d’accord pour dire qu’être connu, reconnu, avoir de la gloire, ce n’est pas nécessaire pour vivre heureux. En effet, je peux tout à fait vivre ma vie paisiblement, être heureux, sans jamais être particulièrement connu, sans jamais sortir de la masse. Toutefois, est-ce à dire qu’une personne connue est malheureuse ? Si je suis prompt à affirmer l’inutilité de la gloire dans le bonheur, doit-on faire de la célébrité quelque chose qu’il faut fuir absolument ? Si j’étais stoïcien, ce serait le moment où je vous parlerais des préférables (ou indifférents préférables). Bon, je ne suis pas stoïcien, mais je vous en parle quand même. Dans le stoïcisme, on nous dit qu’il faut indifférent à tout ce qui ne dépend pas de nous : on s’en fiche d’être riche, célèbre, d’avoir la santé, d’avoir les deux jambes qui marchent bien, etc. En effet, je peux tout à fait être heureux sans être riche ou encore en ayant une jambe qui fonctionne très mal – par exemple parce que cette jambe a été cassée –, voire, je peux être heureux en étant esclave : mon vieil ami Épictète est là pour le rappeler ! Il y a donc tout un tas d’objets par rapport auxquels on doit être indifférents. Pourtant, il me semble préférable d’être en bonne santé plutôt que d’être malade ; d’être riche (ou en tout cas d’avoir un peu d’argent) que d’être pauvre ; il est préférable d’être libre que d’être esclave, etc. Aussi, on peut préférer certaines choses, même s’il faut rester indifférent à leur égard. Pour le dire ainsi, même si on peut préférer la santé à la maladie, il convient de rester indifférent à l’un et à l’autre. En partant de ce concept de choses indifférentes et préférables, on peut se demander s’il est préférable d’être célèbre, connu, ou bien s’il vaut mieux effectivement rester caché. En effet, si je suis enclin de dire que la gloire, qu’être connu, qu’attirer l’attention sur soi, ce n’est pas nécessaire pour être heureux, est-ce à dire que ça ne peut pas être utile ? Peut-on vivre heureux et être célèbre ? J’imagine que cela n’est pas tout à fait impossible. Aussi, toute la question sera de savoir quelle place lui donner : on a vu que la gloire, être célèbre, n’est pas nécessaire au bonheur, mais faut-il vraiment vivre caché ? Que la gloire ne soit pas exigible, c’est une chose ; mais doit-elle être prohibée ? La vie heureuse impose-t-elle, par définition, la vie cachée ? Pour le dire plus clairement, faut-il tout à fait fuir la célébrité, l’attention d’un public ? N’y a-t-il pas certaines formes de notoriété, de reconnaissance, qui peuvent être une bonne chose, ou à tout le moins préférable ? En effet, entre une personne extrêmement célèbre (Schwarzenegger, Scarlett Johansson par exemple) et une personne relativement connue, ou en tout cas connu dans un milieu précis (Barbara Cassin et Frédéric Worms pour le milieu philosophique), voire un milieu de niche pour certains, il y a quand même une certaine différence. C’est peut-être moins dangereux d’être Pierre Guenancia que d’être Taylor Swift ; en effet, les fans de Taylor Swift ne peuvent-ils pas être un peu dangereux ? Le point, ici, c’est que la célébrité, la notoriété, n’est pas forcément à exclure. On peut tout à fait être heureux et être connu. Mais ce n’est pas nécessaire. Ainsi, est-ce qu’il faut obligatoirement vivre caché pour être heureux ? Pour peu que la notoriété ne nous monte pas à la tête, que nous sachions l’abandonner, voire acceptions les conséquences, elle pourrait être, à certains égards, préférable. Et si jamais cela devait faire l’objet d’une partie, il faudrait préciser à quels égards cela peut être préférable. À vous de les trouver ! (Il y a un certain laisser-aller de mon côté, je ne fais même plus l’effort de donner des arguments !) Il y a, cependant, plusieurs raisons qui peuvent nous faire préférer la « vie cachée » à la célébrité. En n’étant pas connu, on est souvent plus authentique, plus sincère ; quand on vit « loin des gens », on est moins embêté par les fans (et pour cause, quand on n’est pas connu, on n’en a pas !). Un vidéaste, par exemple, subit une pression de ses fans, laquelle pression peut mener à un burn-out (ou turn-over pour ceux qui préfèrent ce terme). D’ailleurs, ces raisons de préférer la vie sans notoriété peut également nous faire préférer la solitude ou même une vie cachée qui serait « en dehors » de la société. Vivre « caché » permet ainsi d’éviter le jugement un peu hâtif et embêtant des autres, par exemple. Oui, j’essaye de faire des transitions. II. Vivre caché… en dehors de la société ? Pour vivre heureux, il faut vivre caché… en dehors de toute société ! Si la vie cachée, c’est une vie solitaire, c’est être isolé, éviter les autres, en un sens se cacher réellement, alors le sujet prend une tout autre tournure : on questionne moins l’intérêt de la gloire ou de la reconnaissance que l’importance qu’on doit donner à autrui, à la société, dans notre vie. Si la question de la gloire ou de la reconnaissance, de la notoriété ou de la célébrité, peut se poser et se résoudre en rappelant qu’être connu n’est pas nécessaire, peut se révéler dangereux, mais n’est pas forcément à exclure ; ou encore sans avoir besoin d’exiger l’anonymat, on peut se passer de la célébrité pour être heureux. Néanmoins, pour ce qui est d’une vie cachée en dehors de la société, cela est moins évident. Ce second sens, qui n’est pas tout à fait éloigné du premier, prend au sérieux l’expression « vivre caché » dans la mesure où on se demande effectivement si, pour être heureux, j’ai besoin de me cacher, de fuir la société, d’éviter l’autre. Pour être heureux, c’est-à-dire être dans un état de béatitude, de plénitude, ne pas être troublé, ne pas être touché, ne pas souffrir, se sentir bien, etc., l’autre et la société ont-ils une place ? Puis-je être heureux sans l’autre ? Puis-je vivre une vie bonne en étant hors de la société ? On dit généralement que l’homme est un être social, politique, qu’il a besoin des autres, voire que sans la société, il n’arrive à rien ou même, il n’est rien ! C’est même pour ça qu’on vivrait en société : parce que sans les autres,