Hors Ligne Chapitre 1 — Bruit de fond Cette nouvelle est une fiction traitant de la - Qwice

Hors Ligne Chapitre 1 — Bruit de fond Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution.

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Hors Ligne Chapitre 1 — Bruit de fond Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution. — Je crois que la journée commence toujours avant que je m’en rende compte. Pas au réveil, non. Au réveil, il n’y a rien qui commence. La journée a commencé pendant la nuit, au moment exact où je me suis retourné pour la dixième fois, où j’ai retourné mon oreiller comme si ça pouvait changer ma tête, où j’ai ouvert les yeux en fixant le plafond avec cette petite panique : je dors pas. Et puis j’ai attendu. J’ai attendu que le sommeil revienne comme on attend un train qu’on sait déjà supprimé. La lumière du matin traverse les volets, laissant un quadrillage lumineux épouser la forme de mon lit. Elles découpent la chambre en barres régulières, comme une cage. J’ai souvent l’impression que ma vie se présente comme ça : en traits parfaitement parallèles qu’il ne faut pas franchir, même si je ne sais plus qui les a tracés. Parfois, je me dis que je pourrais me lever, ouvrir en grand, sortir, faire quelque chose de simple, normal, humain. Et puis je reste là, parce que c’est comme si le mouvement coûtait un effort que je n’avais plus. Mon téléphone est sur la table de nuit. Je ne le prends même pas pour lire l’heure, je le prends parce que mon pouce connaît la route. Des notifications. Rien d’important. Deux spams. Un rappel de calendrier d’il y a trois jours. Une vidéo “à ne pas manquer” que je ne manquerai pas, parce que je ne manque plus rien : je laisse tout passer. Les minutes s’empilent, les heures s’empilent, et moi je suis là, parfaitement immobile au centre, comme un trou. Je finis par me lever quand mon corps commence à protester contre l’immobilité. Ce n’est pas une décision, c’est une contrainte. Je traverse l’appartement sans allumer de lumière, parce que ça m’agresse, parce que ça rend le réel trop net. La cuisine a cette odeur de la veille : café froid, éponge humide, un fond de vaisselle “pour plus tard” qui maintenant fait parti du décor. Je fais couler de l’eau. Je reste à la regarder comme si elle allait m’apprendre quelque chose. Je me demande souvent quand exactement j’ai perdu le mode d’emploi. Il y a des gens qui se lèvent, qui ont des pensées du genre : aujourd’hui je vais faire ça, je vais être efficace, je vais briller. Moi, mes pensées sont plus proches d’un écran de veille : elles bougent juste assez pour donner l’illusion qu’il se passe quelque chose. Je prends un café. Ou plutôt je fais un café. La nuance est importante, parce que je ne “prends” plus rien. Je fais. Par automatisme. Le goût est amer, mais ça me rassure presque : au moins, quelque chose est cohérent. Dans le salon, ma guitare est là. Son étui noir est ouvert, comme une bouche. Je la regarde. Je ne sais pas ce que je ressens en la regardant, et c’est justement ça qui me fait peur. Avant, la voir me donnait envie de la prendre, comme une promesse : vas-y, on va faire du bruit, on va faire quelque chose de beau. Maintenant, c’est un objet parmi d’autres. Un meuble. Une responsabilité. Je m’assois. Je prends la guitare par réflexe, parce que c’est ce que je fais depuis des années : je la cale contre moi, la main gauche sur le manche, la droite au-dessus des cordes. Je gratte une corde à vide. Le son est juste. Il résonne. Il remplit la pièce deux secondes et puis il retombe, comme un ballon qui crève. J’attends que quelque chose s’allume en moi. Rien. J’essaie une progression. Mes doigts savent où aller. C’est presque humiliant : mon corps sait, mais moi je ne sais plus. Je joue quelques mesures, je m’arrête. Je recommence. Je m’arrête.Je me surprends à regarder l’heure. Comme si je m’ennuyais de moi-même. Comme si j’étais en train d’assister à ma propre vie en spectateur qui a payé sa place et regrette. Je pose la guitare. Je me lève. Je fais deux tours de mon appart. Je reviens m’asseoir. Je reprends mon téléphone. C’est comme ça que ça fonctionne, maintenant. Fe fais des cercles. Des boucles. Des routines sans conclusion. Et quand quelque chose en moi se met à hurler, pas un vrai hurlement, non, plutôt un grésillement constant, je l’étouffe avec l’écran. Je le nourris. Je l’enduis. Je scrolle. Je scrolle comme on gratte une croûte. Ça fait mal, mais ça occupe. Des vidéos de gens heureux, des conseils pour “reprendre sa vie en main”, des blagues, des images de chats, des extraits de concerts. Je tombe sur un type qui joue un solo impeccable, sourire aux lèvres. Les commentaires sont pleins de “incroyable” et de “tu m’inspires”. Je le regarde deux fois. Mon cœur ne bouge pas. Je ferme. J’ouvre autre chose. Je cherche quelque chose sans savoir quoi. Au bout d’un moment, mon cerveau essaie de produire une pensée claire : tu devrais faire quelque chose. Cette phrase revient souvent. Elle est inutile. Elle n’a aucun complément. Faire quoi ? Faire comment ? Pour qui ? À quel moment j’ai signé un contrat avec une version de moi qui savait “faire quelque chose” ? — La journée avance malgré moi. Le soleil se déplace sur le parquet comme une aiguille lente. Il y a des bruits dehors : une voiture, un voisin, un rire. Chaque son me rappelle que le monde continue autour de moi, parfaitement capable de se passer de ma présence. Je me surprends à envier un truc absurde : la facilité avec laquelle les autres existent. À midi, je mange parce que mon ventre se manifeste. Pas parce que j’ai faim, plutôt parce que ça tire. Je trouve un truc dans le frigo. Du fromage, du pain. Je mange debout. Je ne sens pas grand-chose. Je retourne au salon. Je revois la guitare. Je détourne les yeux. C’est ridicule, mais parfois, je ne supporte pas qu’un objet me rappelle ce que je n’arrive plus à être. Alors je fais ce que je fais le mieux ces derniers temps : je cherche une porte de sortie dans le virtuel. Pas pour rencontrer des gens, pas vraiment. Juste pour sentir qu’il y a un fil, quelque part, qui me relie à autre chose que mon propre crâne. Je finis sur un serveur, un forum. Une de ces plateformes où les gens parlent de musique, de matos, de sons, de trucs techniques. C’est rassurant, parce que c’est concret. Un ampli, une pédale, une corde, ça ne te demande pas de réfléchir, ça marche ou ça marche pas. Je lis des discussions interminables sur des micros, sur des réglages, sur des légendes de guitaristes. Je réponds parfois, une phrase, une blague. Je suis poli, neutre, un peu invisible. Quand tu ne t’exposes pas, tu ne risques pas de tomber. Et puis je tombe sur un message épinglé : “Partagez votre dernier riff / votre dernière découverte.” Un thread où les gens postent des petits enregistrements, des bouts de compositions, des essais. J’hésite. Je fais défiler. Certains jouent comme des dieux, d’autres jouent faux mais s’amusent. Il y a quelque chose d’humain là-dedans : personne n’a l’air de jouer pour prouver qu’il mérite de vivre, juste pour jouer. Je clique sur “répondre”. J’écris : Petit riff, enregistré vite fait. Rien de fou. J’ajoute un lien vers un fichier, un truc que j’ai enregistré la veille, un fragment sans ambition. Mon doigt tremble légèrement au moment d’envoyer. C’est idiot. Personne ne me connaît, personne ne me jugera vraiment. Mais je sens quand même cette vieille peur : et si on me voit ? J’envoie. La page se rafraîchit. Mon message apparaît, avec mon pseudo à côté. Ça a l’air tellement normal. Comme si j’étais quelqu’un qui participe. Je laisse l'ordinateur. Je reprends la guitare une minute, comme pour faire semblant de continuer le mouvement. Je gratte deux accords. Je pose. Je retourne à l’écran. Une réponse est arrivée. Je ne sais pas pourquoi, mais mon cœur fait un petit saut. Pas un truc romantique, pas un grand frisson. Un simple sursaut, comme quand une porte claque dans une pièce où tu t’étais habitué au silence. Je clique. “J’aime bien. Ça a un côté mélancolique sans être lourd. Tu utilises quoi comme ampli ?” La question est banale. Vraiment. Un commentaire parmi mille. Et pourtant, je la relis deux fois. Mélancolique sans être lourd. Comme si quelqu’un avait mis un mot sur ce que j’essaie de faire depuis des semaines : exister sans m’effondrer. Je réponds. Je parle de ma guitare, de mon logiciel, de mes réglages. Une réponse technique, presque scolaire. Je n’écris rien de personnel. Je garde la distance. Je fais attention à ne pas trop… quoi ? Trop “moi”. La personne répond vite. Elle rebondit, elle pose une autre question. Elle fait une petite blague sur les éternels débats “analogique vs numérique”. J’esquisse un sourire. Un sourire minuscule, comme un muscle rouillé qui se souvient qu’il existe. Je regarde son profil. Une photo quelconque, pas très nette. Un pseudo. Rien de spécial. Pourtant, je ressens un truc rare : la sensation d’être en interaction sans effort. On échange quelques messages. Rien de profond. On parle de sons, de morceaux, d’artistes. Elle mentionne un groupe que j’aime. Je réponds trop vite, peut-être. Je me retiens d’écrire un pavé. Elle écrit : “T’as l’air de beaucoup écouter. Tu joues souvent ?” Je m’arrête. La question est simple, mais elle touche à un endroit fragile. Parce que la vérité, c’est que je joue “souvent” au sens où je prends l’instrument, mais je ne joue plus au sens où ça me traverse. Et je ne sais pas comment expliquer ça sans sonner dramatique, sans faire pitié. Alors je mens un peu. Pas un mensonge total. Un mensonge de survie. “Oui, je joue pas mal. En ce moment j’essaie de reprendre des truc

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