Hors Ligne Chapitre 4 — Le studio Cette nouvelle est une fiction traitant de la... - Qwice

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Hors Ligne Chapitre 4 — Le studio Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution. — J’ai répondu au mail du studio trop vite, comme si le fait d’attendre pouvait annuler la possibilité. “Bonjour, oui, la semaine prochaine me va. Mardi si possible. Merci.” J’ai cliqué sur envoyer et, pendant une seconde, j’ai eu l’impression d’avoir fait quelque chose d’irréversible. Une action réelle. Un truc qui laisse une trace ailleurs que dans mon historique de navigation. Puis j’ai relu mon propre message. Mardi. Je ne sais même pas pourquoi j’ai écrit mardi. Ils avaient proposé plusieurs créneaux. J’aurais pu choisir jeudi. J’aurais pu demander un autre jour. Mais mardi sonnait comme une décision nette. Une phrase droite. Et j’avais besoin de ça : une ligne droite au milieu de mes cercles. L’excitation n’a pas duré. Elle s’est transformée en nervosité, puis en une espèce de fatigue anxieuse, comme si mon corps avait anticipé le stress à l’avance. Le soir même, j’ai ouvert la conversation avec elle. Je n’avais pas de raison. Je n’avais rien à dire. Je l’ai ouverte juste pour… vérifier. Voir son dernier message. Relire “tu te lances”. Me rappeler que quelqu’un, quelque part, avait assisté à l’annonce de mon futur. Elle n’avait pas répondu depuis la veille. C’était normal. Les gens dorment. Les gens ont une vie. Je le savais, intellectuellement. Mais émotionnellement, je sentais déjà le manque me gratter, comme une démangeaison sous la peau. Je me suis forcé à ne pas écrire. Je me suis dit : Tu vas pas faire le gars qui réclame. Je me suis dit : Tu vas pas transformer ça en supplication. Alors j’ai fermé. Et j’ai passé une heure à rouvrir puis refermer l’application. Le lendemain, j’ai essayé de “préparer” la session. Préparer, c’est un grand mot. En réalité, j’ai refait la même chose dix fois : écouter mes maquettes, grimacer, changer un détail, réécouter, me détester, changer un autre détail. J’ai fait des listes de trucs à apporter : câble, médiators, accordeur, ordinateur. J’ai même écrit “bouteille d’eau” comme si j’allais participer à un marathon. La vérité, c’est que je préparais surtout mon récit. Je m’imaginais déjà raconter la session. Dire : “Le studio, c’était intense.” Dire : “On a capté un son de fou.” Dire : “Ça avance.” Je n’avais pas encore posé un pied dehors et j’avais déjà construit la bande-annonce. À un moment, en fin d’après-midi, elle m’a enfin écrit : “Alors, c’est confirmé ?” Je l’ai lu comme une preuve qu’elle s’intéressait. C’était ridicule, mais ça m’a réchauffé. J’ai répondu : “Ouais. Mardi. Je vais enregistrer des maquettes.” J’ai ajouté : “Je stresse un peu.” C’était la première fois que je laissais filtrer quelque chose de vrai. Pas tout. Juste une petite fêlure acceptable. Un stress normal. Pas un gouffre. Elle a répondu : “Normal. Mais c’est trop bien. Tu me feras écouter ?” J’ai senti mon estomac se nouer. Parce que “tu me feras écouter” impliquait que j’allais sortir quelque chose d’écoutable. Un objet fini. Quelque chose qu’on peut juger. J’ai tapé : “Oui.” J’ai effacé. J’ai tapé : “Si c’est pas trop nul.” J’ai effacé. Finalement j’ai écrit : “Carrément.” Encore un mot de quelqu’un de sûr de lui. Le soir, j’ai rejoué mes morceaux encore et encore, comme si la répétition pouvait garantir la réussite. Je me suis couché tard. J’ai mal dormi. Le matin, j’ai eu la sensation d’avoir un poids dans la poitrine, un truc compact, comme une pierre qu’on m’aurait glissée sous les côtes. Mardi. Quand je suis sorti, l’air froid m’a surpris. J’avais oublié cette sensation : le monde dehors, la température, les gens qui marchent, les bruits qui se superposent. Pendant quelques minutes, j’ai eu l’impression d’être un acteur sur un décor trop vivant. Le studio était dans une zone où tout ressemble à une version utilitaire de la ville : entrepôts, garages, façades sans charme, panneaux. Un endroit où on vient pour produire, pas pour rêver. Ça m’a rassuré. Le rêve, chez moi, se fissure vite. Le concret tient mieux. Je suis arrivé trop tôt. Bien sûr. J’ai attendu devant, tenant mon étui à deux mains, comme un adolescent qui attend devant la porte d’un lycée. J’ai allumé mon téléphone. J’ai vérifié l’heure. J’ai vérifié ma boîte mail. J’ai vérifié la conversation avec elle. Rien. Je me suis surpris à vouloir lui écrire : “J’y suis.” Comme si c’était un rendez-vous. Comme si je devais signaler ma présence à quelqu’un. Je ne l’ai pas fait. J’ai rangé le téléphone, presque violement, comme on claque un couvercle. La porte s’est ouverte. Le gars du studio, la trentaine, barbe courte, un hoodie, des cernes tranquilles de gens qui vivent la nuit, m’a salué comme si j’étais normal. Ça aussi, c’était étrange : il ne savait pas que j’étais en train de trembler intérieurement. Pour lui, j’étais juste un client. “Salut. C’est toi pour la session ?” J’ai hoché la tête. J’ai dit oui. Ma voix était un peu trop aiguë. Je l’ai détestée immédiatement. Il m’a fait entrer. L’intérieur sentait le bois, l’électronique, et un truc sec, presque poussiéreux : l’odeur des pièces où l’air ne circule pas comme dehors. Ça faisait sérieux. Les murs étaient traités, des mousses partout, des câbles soigneusement enroulés. Il y avait une petite salle de contrôle avec des écrans, des enceintes, un clavier. Un endroit où des gens prennent des décisions en écoutant des fréquences. Je me suis assis là, et pendant une seconde, j’ai eu envie de pleurer. Pas parce que c’était beau, pas parce que c’était triste. Parce que c’était réel. Parce que c’était un endroit où on fait des choses qui existent. Et moi, j’ai passé tellement de temps à flotter que le réel me donne le vertige. “Tu veux enregistrer quoi exactement ?” J’ai sorti mon ordinateur. J’ai ouvert mes fichiers. J’ai expliqué vite : “J’ai deux morceaux en cours, c’est des maquettes, je veux surtout capter des guitares propres et… voir ce que ça donne.” Je parlais trop. J’ai senti que je cherchais à combler le silence, à prouver que je savais. J’ai essayé de ralentir. Il a hoché la tête, calme. “Ok. On va commencer par écouter ce que t’as, et on voit.” On a écouté. Mes maquettes dans les enceintes du studio n’avaient plus la même gueule. Chez moi, dans mes petits haut-parleurs, elles avaient l’air “pas mal”. Ici, elles sonnaient fragiles, maigres, comme des dessins au crayon posés à côté d’une peinture. Je me suis senti petit. Le gars n’a pas été méchant. Il a même dit : “Y’a une ambiance. C’est cool. T’as une vraie sensibilité.” Et j’ai eu cette montée de chaleur stupide : quelqu’un valide. Ça suffit parfois à te faire croire que tu vas survivre. Puis il a ajouté, en regardant l’écran, presque distrait : “Par contre… attends. La mélodie là… ça me dit un truc.” Il a cliqué, il a reculé, il a réécouté un passage. Il n’avait pas l’air accusateur. Juste… curieux. Moi, mon corps s’est tendu d’un coup, comme si on avait tiré sur un fil dans mon dos. “Ah ouais ?” j’ai dit, en essayant d’avoir l’air léger. “Oui. Je sais pas si c’est volontaire. Mais là, sur le motif… ça ressemble beaucoup à—” Il s’est interrompu. Il a plissé les yeux, comme s’il cherchait un souvenir dans sa tête. Et il a fini par dire un nom de morceau. Un morceau connu. Pas un truc obscur. Un truc que j’avais entendu, forcément. Je n’ai rien répondu tout de suite. Mon cerveau a fait un bruit blanc. Comme si on avait saturé le signal. “Non,” j’ai dit finalement. “Enfin… non, c’est pas possible.” Il a levé les mains, doucement. “Je dis pas que t’as copié. Ça arrive à tout le monde. Des fois tu chopes un truc dans ton inconscient, tu le ressors sans t’en rendre compte.” Je l’ai regardé sans vraiment le voir. Dans ma tête, les mots se mélangeaient : copié, inconscient, sans t’en rendre compte. Des phrases gentilles qui, dans ma bouche intérieure, se transformaient en insultes. Tu n’as rien. Tu inventes rien. Tu n’es pas un musicien, tu es un perroquet. Je sentais déjà la honte monter comme une marée. Et derrière la honte, quelque chose de plus noir : la colère. “Je l’ai pas… enfin, je l’ai pas repris,” j’ai insisté. “Je l’ai écrit.” Il a hoché la tête. “Je te crois. Je dis juste : si tu veux sortir ça, faut faire attention. Les gens vont l’entendre. Et ça peut te retomber dessus.” Les gens. Cette entité vague. Le public imaginaire. La foule qui juge. J’ai eu envie de disparaître sur place. “On peut… on peut l’écouter ?” j’ai dit, soudain. “Le morceau dont tu parles. Pour comparer.” Il a sorti son téléphone, a cherché, a lancé l’extrait. Les enceintes ont craché une mélodie que j’ai reconnue au bout de deux secondes. Bien sûr que je l’avais déjà entendue. Je l’avais même aimée, à une époque. Et oui. Il y avait une ressemblance. Pas une copie note pour note. Pas une reproduction exacte. Mais un contour. Une silhouette. Ce truc détestable où deux mélodies ont la même démarche. Comme si elles marchaient sur le même trottoir. J’ai eu un frisson de dégoût. Pas contre la musique. Contre moi. Le gars a arrêté l’extrait. Il a dit : “Tu vois ? C’est pas dramatique. Tu peux changer deux/trois notes, déplacer le motif,

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