Philoctobre#2025 - 8 Tawhidî – Brûlons les livres ! Pour ce huitième épisode du P - Qwice

Philoctobre#2025 - 8 Tawhidî – Brûlons les livres ! Pour ce huitième épisode du Philoctobre2025, on quitte l’Antiquité et le monde gréco-romain pour entrer dans le Moyen Âge, et précisÃ

Petitcapybara - Qwice 2025

Philoctobre#2025 - 8 Tawhidî – Brûlons les livres ! Pour ce huitième épisode du Philoctobre2025, on quitte l’Antiquité et le monde gréco-romain pour entrer dans le Moyen Âge, et précisément, pour aujourd’hui et demain, dans le monde musulman médiéval. C’est à Bagdad, aux Xe et XIe siècles, que notre auteur a vécu. Tawhidî, dont j’ai déjà parlé, est un des penseurs musulmans que j’aime beaucoup. En ce qui concerne la philosophie musulmane médiévale, on a, en caricaturant et en brossant à traits extrêmement larges, deux courants : le premier qui est influencé par la tradition gréco-romaine (Averroès, dont je parle demain, en est un bon représentant), qu’on appelle aussi la Falsafa ; le second, c’est l’adab philosophique. Tawhidî est un philosophe de cette adab philosophique. Il soutient une thèse assez particulière : il faut brûler les livres. D’ailleurs, il a brûlé ses propres livres ! I. Adab philosophique : la nuit L’adab philosophique, c’est la philosophie proprement arabe, qui prend une forme assez particulière chez Tawhidî. Le Livre du plaisir partagé en amitié en est un très bel exemple. Chaque nuit, dans un majlis (une sorte de salon), des vizirs tiennent une séance dans laquelle on accueille des savants. Chaque nuit, on traite d’une question. Ces nuits donnent lieu à de profondes conversations. À chaque séance qu’un vizir tient, on pose une question et on essaye de la résoudre ; c’est la parole conversante, une autre manière de penser et de parler, qui modifie les relations et les rapports entre les interlocuteurs. Il s’agit donc moins d’un dialogue comme chez Platon que l’occasion pour divers savants de mobiliser leur science pour espérer répondre à la question. Ce qui est loin d’être évident. Par exemple, à la huitième nuit (celle qui cherche à élucider le rôle et le statut de la philosophie gréco-arabe, qui est remise en question), un grammairien et un philosophe discutent, ce qui donne lieu à une controverse, mais la question n’est pas tout à fait résolue. Il y aurait une philosophie sophistiquée, hermétique, technique, faite pour dominer les autres par la parole ; et une autre qui, par la parole conversante, lève les différends. Je ne compte pas rentrer dans le détail de cette nuit. Mais ce qu’on doit remarquer, c’est la difficulté à atteindre le vrai à partir d’un seul point de vue. L’homme est-il mesure de toute chose ? Au point de vue formel, le logicien atteint une certaine forme de vérité formelle. En effet, la logique est une certaine mesure. Mais, pour le grammairien, c’est la grammaire qui est la mesure de la parole. Et ce que veut nous faire noter le grammairien dans cette huitième nuit, c’est que les mesures sont multiples : nous sommes toujours confrontés à l’incommensurable, qui dépasse toute mesure. L’adab philosophique, aussi, c’est une philosophie de la parole multiple et infinie. La logique seule est insuffisante, il faut parfois interpréter. Et l’interprétation, ou encore l’herméneutique pour employer le gros mot technique, n’est elle-même pas une : on peut interpréter un texte ou encore une pensée soit à partir de la métaphore, soit en réfléchissant aux symboles, soit encore en questionnant les analogies, etc. La parole, aussi, ne se réduit pas à l’étude du langage d’un Aristote, à la logique, mais cela peut aller bien plus loin. En sommes, la parole est multiple et infinie parce qu’on doit supposer un autre rapport à la vérité. II La vérité : entre dévoilement et re-voilement La vérité ne relève pas que de la science : il existe un autre régime de vérité. La prétention à la vérité, au savoir absolu, à un savoir infaillible, n’est jamais qu’une illusion. Attention, il ne s’agit pas d’un relativisme, qui ferait que toute opinion serait également vraie. L’alternative n’est plus « ou bien la science ou bien l’irrationalité » : l’adab philosophique ouvre l'alternative, car c’est plutôt un tiers qui n’exclut rien. Dans chaque nuit, on a à la fois une science et autre chose qui parle. Chaque exposé du savoir n’est qu’un moment de la parole conversante, moment toujours dépassé par un autre exposé, une autre parole qui n’est pas « plus » vraie que la première, ni même « également » vraie, mais vraie en un autre sens. La parole conversante fait à la fois de la science et à la fois autre chose, la science seule n’atteint jamais toute la vérité, le fond des choses. À chaque fois, à la fin de chaque nuit, la vérité n’est pas atteinte : aucune parole ne peut atteindre la vérité absolue, on n’a qu’un effort permanent vers cet effort absolu. Cet effort est constamment ajourné, on tend vers une vérité qui n’est jamais atteinte. La vérité, chaque nuit, est cherchée, mais échappe toujours. La vérité, c’est ce qui se dérobe : sitôt qu’on pense tenir la vérité absolue (et non pas une vérité « relative »), elle s’échappe. Si chez Platon, à la fin du dialogue, c’est la vérité de la science qui tranche, la parole conversante, ce n’est pas un dialogue. L’adab philosophique remet toujours en cause ce fond « absolu ». La science n’est qu’un moment de la conversation, de la parole infinie, laquelle parole infinie annule toute prétention à la vérité. On accueille toute parole, la science est accueillie, chaque protagoniste peut prendre part à une parole en partage, mais cette parole n’est jamais définitive. Il ne s’agit pas pour autant de chercher à résoudre ou à (ré)concilier les opinions, les différents avis, il faut parfois chercher à déplacer la controverse. On le note bien à la fin de la 8e nuit du Livre du plaisir partagé en amitié : on ne résout rien, on déplace le problème. Aussi, la vérité absolue n’est jamais accessible, il ne faut jamais exclure quelque exposé de savoir : que ça soit la science, la philosophie ou n’importe quelle autre forme de savoir. La parole infinie cherche toujours à inclure et à partager le savoir. L’adab philosophique critique très fortement le modèle du philosophe roi. Pourquoi ? Parce qu’il mène à la violence. La parole conversante et infinie permet de différer la violence. La parole conversante, en tant qu’elle cherche une autre manière de penser, et en tant qu’elle nous offre toujours de nouveaux savoirs, de nouveaux exposés de savoirs, en tant donc qu’elle offre un espace de tolérance, est un espace qui intègre toutes les formes discours : elle nous fait devenir autre. La « relativisation » du savoir ne débouche pas sur un relativisme au sens où la forme de l’expression est inséparable du sens. Mais alors, si la vérité n’est jamais accessible… quelle solution ? III. Une seule solution… Brûler les livres Puisque la vérité toujours se voile sitôt qu’on essaye de la dévoiler, il n’y a qu’une seule solution qui vaille : brûler ses livres. Tawhidî, à la fin de sa vie, décide de brûler tous ses livres. Plus de 200 ouvrages. Il brûle même les livres qu’il a écrits ! Ce geste est fort paradoxal. En effet, si aujourd’hui, l’autodafé nous fait penser au nazisme, à l’obscurantisme et au fascisme ; le geste de Tawhidî a un sens. Dans une lettre, il justifie son acte. Les livres figent la pensée, alors que la pensée, en tant que parole conversante, est par définition dépassement. La parole est infinie, aussi figer sa pensée dans un livre, cela revient à refuser la multiplicité et ce qui est infini dans la parole. Figer sa pensée dans le livre, c’est faire échouer l’effort pour atteindre la vérité. Chaque nuit, on échoue à trouver une vérité, le sens d’une parole n’atteint jamais une vérité, et chaque nuit, on recommence. Tout ce qu’on dit est fini, surtout dans un livre ; or la parole conversante cherche à toujours déplacer cette finitude. Au fond, pour Tawhidî, le sens de l’autodafé reprend, continue et répète tout le jeu du sens de l’écriture de la parole conversante. Chaque nuit, on croit avoir atteint quelque chose, mais on échoue. Aussi, il faut brûler ses livres : c’est par et dans la parole seule que l’on peut vraiment espérer déplacer le fini. Et c’est sur ces mots que se termine ce post. J’espère que vous avez apprécié cette courte présentation de Tawhidî. Et voici que vient la bibliographie – que j’ai hésité à mettre : les textes de Tawhidî sont assez peu accessibles en français. Bibliographie Tawhidî, Livre du plaisir partagé en amitié (en arabe : Kitab al-imta wa-l-mu'anasa) Tawhidî, De l'amitié, trad. E. Larguèche & F. Neyrod, 2006. Pierre-Louis Reymond, Le savant, le langage et le pouvoir : Le Livre du plaisir partagé en amitié (Kitab al-imta wa-l-munasa) d'Abu Hayyan al-Tawhidi, 2018. Salah Natij. « La nuit inaugurale de Kitab al-Imta’wa-l-mu’anasa d’Abu Hayyan al-Tawhidi: une lecon magistrale d’adab », Arabica, 2008, 55 (2), pp.227-275.

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