Hors Ligne Chapitre 8 — Sous la pluie Cette nouvelle est une fiction traitant de la - Qwice

Hors Ligne Chapitre 8 — Sous la pluie Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution.

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Hors Ligne Chapitre 8 — Sous la pluie Cette nouvelle est une fiction traitant de la dépression et de la solitude. Prenez soin de vous : si ces thèmes vous touchent, lisez avec précaution. — La nuit avait cette couleur là, celle qui gomme les angles. Un noir pas tout à fait noir, plutôt un mélange d’ombre et de lumière sale, parce que les lampadaires étalent leur halo sur l’asphalte mouillé et que la pluie fait briller tout ce qui, en plein jour, a l’air banal. Les façades deviennent des ombres, les panneaux des taches blanches, les voitures des carcasses endormies. Je conduisais sans destination. Ce n’était même pas une décision. C’était une continuité. Une version mobile de mes journées : avancer pour ne pas rester immobile, tourner pour ne pas réfléchir, remplir le silence de bruit mécanique. Le moteur, le frottement des pneus sur l’eau, la ventilation qui souffle trop froid ou trop chaud, et surtout le métronome des essuie-glaces. Tac. Tac. Tac. Leur rythme était hypnotique. Je les regardais balayer le pare-brise comme si, à force, ils allaient finir par nettoyer aussi l’intérieur de ma tête. J’avais roulé longtemps, je crois. Ou pas. Le temps ne se mesurait plus en minutes, mais en boucles : je reconnaissais un rond-point, puis un autre, puis une rue déjà prise, puis un feu rouge déjà subi. Parfois je me surprenais à regarder les noms des rues, comme si j’allais tomber sur une indication. Tout ce que je trouvais, c’était moi. Le téléphone était sur le siège passager, face vers le haut, comme un petit animal lumineux. Je ne le touchais pas. Je n’osais pas. J’avais peur d’ouvrir la conversation et de voir, encore, l’absence. Alors je laissais l’écran s’éteindre, et je conduisais. La pluie redoublait par moments, des grosses gouttes qui claquaient sur le pare-brise et se transformaient en traînées sous les balais. L’eau avait une manière de tout rendre plus lointain, plus irréel, comme si je regardais le monde à travers une vitre épaisse. Et cette sensation, je la connaissais trop bien. Déréalisation. Mot clinique. Mot propre. Mot qui ne dit rien de ce que ça fait. Ce que ça fait, c’est que tu as l’impression d’être dans un clip de quelqu’un d’autre. Un décor, une bande-son, une voix intérieure qui commente. Tu existes, mais à côté. Comme une copie de toi-même qui se regarde vivre. Je ne sais pas quand l’idée du message a pris forme. Elle était là depuis des jours, probablement. Elle était montée comme tout le reste : par petites doses, par micro décisions invisibles, jusqu’au moment où elle devient inévitable. Je devais lui parler. Pas par texto. Pas par phrases écrites qu’on efface, qu’on reformule, qu’on polit. Ça, je l’avais déjà détruit. J’avais déjà fait la danse du curseur, déjà fait la supplique honteuse, déjà reçu des réponses neutres qui t’arrachent la peau sans même le vouloir. Je devais parler, avec une voix. Parce qu’une voix, au moins, ça ne se corrige pas aussi facilement. Une voix, ça porte les tremblements, les silences, les hésitations. Une voix, ça laisse une trace plus “vraie”. Je me suis garé au bord d’une rue, juste quelques secondes, juste le temps de déverrouiller l’écran. J’ai ouvert l’application. J’ai fixé la conversation. J’ai fixé son nom. Ou son pseudo. Je ne sais même plus comment je l’appelais dans ma tête. Mon pouce a survolé l’icône du micro. J’ai eu un haut-le-cœur. Une panique brève, comme si mon corps essayait de m’empêcher de faire quelque chose de dangereux. Et c’était dangereux, oui. Pas pour elle. Pour moi. Parce que mettre des mots définitifs, c’est accepter qu’ils te reviennent. Je n’ai pas appuyé. Je suis reparti. Comme si l’élan avait besoin du mouvement, comme si la voiture était la seule pièce où j’avais le droit d’être vrai. Chez moi, les murs portent des souvenirs. Ici, la route mange tout. Tac. Tac. Tac. Plus loin, j’ai ralenti à un feu, rouge, long, et je me suis surpris à parler à voix basse, sans enregistrer. “Je sais pas comment te dire…” J’ai soupiré. J’ai ri nerveusement. J’ai senti mes yeux picoter. Ça allait sortir. Que je le veuille ou non. Quand le feu est passé au vert, j’ai continué, et au bout d’une dizaine de minutes, j’ai quitté les rues principales. Je suis allé vers une zone plus vide, une route qui longeait des bâtiments endormis, des grillages, des parkings. Un endroit où personne ne regarde personne. Un endroit sans témoins. Je me suis arrêté sur un parking presque vide, éclairé par un seul lampadaire qui tremblait dans la pluie. J’ai coupé la ventilation. Le silence a tapé contre mes tempes. Le bruit de la pluie est devenu la seule chose vivante. J’ai pris le téléphone. Cette fois, je n’ai pas réfléchi. Si je réfléchissais, je ne ferais rien. Alors j’ai appuyé sur enregistrer. Le petit icône s’est allumée. Et je me suis mis à parler. Pas comme dans une lettre. Pas comme dans une confession stylée. Comme un type fatigué dans une voiture, de nuit, sous la pluie, qui n’a plus assez d’énergie pour faire semblant. “Salut… Je… je sais même pas si tu vas écouter ça. Je sais même pas si c’est une bonne idée que je t’envoie un vocal, mais j’arrive plus à… à faire rentrer ça dans des messages.” Je me suis arrêté. J’ai respiré. Mes mains tremblaient un peu sur le volant. “Je vais être honnête. Je crois que je me suis accroché à toi comme à une bouée. Et c’est pas juste, je le sais. C’est pas ton job, c’est pas… c’est pas à toi de porter ça. Mais je suis dedans, là. J’suis dedans jusqu’au cou. Et j’arrive plus à faire comme si ça allait.” Je sentais ma voix se casser sur certains mots, et ça me rendait fou. Je voulais être clair, digne. Je ne l’étais pas. J’étais juste… nu. “Quand tu réponds pas, j’ai l’impression que tout s’écroule. Je sais que c’est débile. Je sais que t’as une vie. Je sais que je suis pas le centre du monde. Mais mon cerveau… il fait des trucs. Il prend des silences et il en fait des preuves. Il prend des phrases et il les tord. Et je deviens… je deviens un mec que je reconnais pas.” J’ai laissé un silence. La pluie a rempli le trou. “Tu m’as dit ‘continue’, tu te souviens ? Peut-être que tu t’en souviens pas. Moi je m’en souviens. C’était rien pour toi, sûrement. Pour moi, ça a été… je sais pas… ça a été comme si quelqu’un avait posé une main sur mon épaule. Et j’ai confondu ça avec… avec tout le reste.” Je sentais que je glissais vers l’accusation. Je le sentais comme on sent une pente. Et j’ai essayé de me retenir, mais la fatigue avait pris le contrôle. “Et là… j’ai l’impression que tu t’éloignes. Peut-être que t’as juste moins de temps. Peut-être que je me fais un film. Mais moi, je le vis comme… comme si tu me lâchais au même moment que tout le monde. Comme si y’avait un truc écrit : dès que j’ai besoin, les gens disparaissent.” Je me suis entendu respirer trop fort. J’ai serré le volant. “Je t’en veux, et je déteste ça. Je t’en veux alors que t’as rien fait. Ou alors je t’en veux parce que t’es… normale. Parce que tu peux te déconnecter. Parce que tu peux… vivre. Et moi je suis là à rafraîchir une conversation comme un idiot.” Je me suis arrêté, honteux, et ma voix a baissé. “Je sais pas ce que je cherche en te disant ça. Je crois que je cherche une phrase qui me confirme que je suis pas… un parasite. Que je suis pas juste un problème. Mais je peux pas te demander ça. Je peux pas te demander de me sauver.” La phrase “je peux pas” est sortie comme une excuse, mais je savais que c’était aussi un reproche. Tout était double, maintenant. Tout avait deux faces. “Je suis allé en studio. Ils m’ont dit que mes mélodies ressemblaient à des morceaux qui existent déjà. Et je sais, je sais, ça arrive. Tout le monde me dit ça : ‘ça arrive’. Mais moi, j’ai entendu autre chose. J’ai entendu… que même ça, même mon truc à moi, c’était pas à moi.” Je me suis mis à rire, un rire court, horrible. “Et je me suis dit que c’était pas possible. Que ça devait venir de dehors. Que… qu’on m’avait pris quelque chose. Tu vois où j’en suis ? Je suis là, dans une voiture, à parler comme si y’avait un complot musical contre moi. C’est ridicule.” Je respirais vite. Je sentais la fatigue dans ma mâchoire. “Et j’ai pensé à eux. À ‘eux’. Je dis ‘eux’ mais je sais même plus qui c’est. Ma famille, le studio, le monde, tout. J’ai l’impression que j’ai toujours été… pas à ma place. Que j’ai toujours dû prouver, m’excuser, être facile. Et quand je suis pas facile, quand je suis juste… mal, on me renvoie un ‘je sais pas quoi dire’.” Ma voix est devenue plus dure. “Et toi, t’as dit ça. ‘Je sais pas quoi dire.’ Je te le reproche, là, maintenant, alors que je sais que c’est pas méchant. Mais ça m’a détruit. Parce que ça m’a fait sentir exactement ce que je sens depuis des années : que personne sait quoi faire de moi quand je suis pas présentable.” Je me suis tu. Long silence. Les essuie-glaces avaient repris, automatiquement, parce que le pare-brise se chargeait d’eau. Tac. Tac. Tac. Quand j’ai repris, ma voix était plus basse, presque vide. “Je veux pas te faire peur. Je veux pas te faire porter ça. Je veux pas… te coincer. Je crois que… je crois que j’ai besoin de m’éloigner. Mais ça me terrorise, parce que si je m’éloigne, j’ai plus rien pour… pour vérifier.” Je n’aurais pas dû dire ça. J’aurais dû garder cette phrase pour moi. Mais elle est sortie, et une fois sorti

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