Philoctobre#2025 - 31 Jankélévitch - La mort Halloween, la fête des morts, c’est auj - Qwice

Philoctobre#2025 - 31 Jankélévitch - La mort Halloween, la fête des morts, c’est aujourd’hui ! Et pour fêter ça : samba ! Mince, c’est vrai qu’en France, on célèbre les morts autrem

Petitcapybara - Qwice 2026

Philoctobre#2025 - 31 Jankélévitch - La mort Halloween, la fête des morts, c’est aujourd’hui ! Et pour fêter ça : samba ! Mince, c’est vrai qu’en France, on célèbre les morts autrement. Bon soyons aussi peu orignaux que possible. Parlons de la mort. Et qui est le philosophe qui est encore aujourd’hui l’une des références sur la mort ? Françoise Dastur ! C’est pas faux… Mais je vais d’abord parler de Vladimir Jankélévitch. Mais ne t’inquiète pas, Françoise Dastur. L’an prochain, ce sera ton tour. La mort : que peut-on dire dessus ? Peut-on même en parler ? Pour Jankélévitch, on ne peut vraiment en parler : c’est un mystère insoluble ou plutôt une chose qui ne peut être pensée parce qu’elle n’est, justement, pas une « chose ». La mort, c’est le rien. I. La mort : quel mystère ? On a tendance à dire que la mort est mystérieuse. Mais est-ce réellement le cas ? Si on arrive, nous dit Jankélévitch, à voir ce qu’est une « physique » de la mort, peut-on concevoir une métaphysique de la mort ? Non, et c’est d’ailleurs toute la thèse de Jankélévitch dans La mort : la pensée de la mort est une non-pensée, il n’y a pas de mystère à proprement parler. La mort, c’est d’abord un phénomène physique. Le phénomène létal est déterminable, prévisible, naturel, voire juridique (si on pense au service funéraire de l’état civil par exemple). Il n’y a là aucun mystère puisqu’il s’agit d’une loi naturelle, banale, de quelque chose d’empirique et normal. La mort, en tant que phénomène physique, c’est également un événement administratif. « La mort est un fait divers journalistique » (p. 17). Aussi, c’est un problème à peine pensable : il n’y a rien à penser sur la mort (pp. 67-68). Car si on voit ce qu’est la mort au point de vue physique, physiologique, administratif, on voit moins ce que cela signifie clairement au point de vue métaphysique, ontologique, philosophique. En effet, si on part du principe que la mort, c’est la négation de l’être, qu’y a-t-il encore à dire ? Pourtant, la mort, c'est une sorte de scandale. On est toujours inquiet de la mort : c’est une tragédie. Quand la personne meurt, son ipséité, c’est-à-dire son être, son identité en construction, son rapport à soi dans le temps, est niée ; elle disparaît mais cette ipséité est irremplaçable. Si la mort paraît, d’abord, n’être rien d’autre qu’une évidence obvie, familière, elle est également choquante (p. 19). Pourquoi l’est-elle ? Le tragique de la mort consiste en la nihilisation de l’être pensant : une fois mort, celui qui pense ne pense plus. Mais la mort est d’autant plus scandaleuse qu’on la nie pour soi-même : elle est d’autant plus terrible quand c’est « moi » ou un proche qui disparaît. II. Trois rapports à la mort A. La mort à la 3e personne « Je sais que je mourrai, mais je n’en suis pas intimement persuadé » (p. 26) Si je sais que je vais mourir, c’est bien parce que je connais la mort comme un phénomène physique, comme une sorte de loi naturelle qui s’appliquerait mécaniquement. Toutefois, cette application mécanique semble être remise en cause par celui qui « sait » qu’il va mourir. En effet, la mort, c’est une chose qui nous semble toujours très loin : elle concerne toujours les autres. Je sais que je vais mourir, mais jamais je ne vais y penser parce que je n’en suis pas « intimement » persuadé. On refuse de se mettre sous cette « loi ». Aussi, la mort, on la pense toujours d’abord comme étant celle de l’Autre, ou plutôt celle du « Il » voire du « On ». Ce n’est jamais ma mort ou celle d’un ami, d’un parent, mais toujours la mort d’un inconnu. Cette manière de concevoir la mort, c’est la manière abstraite, impersonnelle, anonyme. C’est la mort « à la troisième personne » (p. 45). Le « Je » qui va mourir est toujours effacé. B. La mort à la 1re personne Est-ce à dire que Je ne peux pas mourir ? Si. Et je le sais. Mais, pour moi qui pense la mort d’abord à la 3e personne, ce que je vois, c’est le syllogisme suivant : Tout homme est mortel ; Or, Socrate est un homme ; Donc Socrate est mortel : Mais dès lors que Socrate, c’est moi, autrement dit, dès lors que je quitte le syllogisme et l’abstraction, tout change. Si jamais je me sens concerné personnellement, intimement, par la mort, tout change. Car la mort ajoute toujours quelque chose d’inexplicablement nouveau. Ma mort, c’est la fin de TOUT (pp. 42-43). C’est d’ailleurs pour cela, parce que MA mort est scandaleuse, est une tragédie, la fin de tout, que je m’inquiète et que je veux penser la mort. La mort est prise au sérieux. Cette mort-là est source d’angoisse, d’inquiétude. Je me sens traqué. La mort à la première personne, c’est elle qui est « un mystère qui me concerne intimement et dans mon tout, c’est-à-dire dans mon néant » (p. 45). C. La mort à la 2e personne Il reste une mort qui est également choquante : celle à la 2e personne. Quand un « Tu » meurs, sans être aussi grave que lorsqu’un « Je » meurt, est dramatique. Un « Tu » qui meurt, c’est un proche, c’est l’Autre qui est un Moi, c’est l’Autre qui n’est pas tout à fait Autre ou plutôt qui est plus qu’un Autre, qu’une chose tout à fait extérieure à moi. Le proche, dans sa disparition, me rappelle que je suis mortel et que Je peux mourir. La mort du proche est déchirante, elle est même parfois aussi douloureuse que ma mort. Et il s’agit également de cette mort qui m’invite à penser la mort. Mais que peut-on vraiment dire sur la mort ? III. On ne peut parler de la mort Pour Jankélévitch, on ne peut pas penser la mort. Ou plutôt, c’est une « non-pensée ». A. La pensée de la mort est une non-pensée Il n’y a rien à savoir dans lamort. La pensée de la mort est crépusculaire, une pseudo-pensée. « La « pensée » du rien est un rien de pensée, le néant de l’objet annihilant le sujet : pas plus qu’on ne voit une absence on ne pense un rien » (p. 67). Pour Jankélévitch, la mort, c’est un « rien », c’est *le* rien : on ne peut penser la mort parce qu’il n’y a rien à penser. La mort, c’est la négation de l’essence et de l’existence ; c’est le non-sens du sens, le non-être de l’être. La mort, c’est le non-être de tout notre être, le non-sens de l’essence. Au niveau ontologique, la mort, ce n’est pas simplement rien, c’est le rien : c’est ce qui n’est plus, ce qui n’a plus d’essence, ce qui n’a plus de sens. C’est la négation de l’être, non pas comme Dieu pourrait l’être, en tant qu’il est « plus-qu’un-être », sinon comme non-création, comme indétermination. La mort, c’est le rien qui détruit la pensée, c’est-à-dire ce qui n’est pas pensable en ce qu’elle n’est pas, en ce qu’elle nie toute pensée. La mort, c’est la négation qui tue la pensée. C’est le non-être total de notre être, c’est en cela qu’elle est impensable : si on veut penser la mort, il faut présupposer la totalité de l’existence pour en penser l’annihilation. La mort, c’est l’annihilation de l’être : l’existence et l’essence sont supprimées, détruites, tuées. La pensée est toujours devancée par la mort : pour penser, il faut un objet. On ne peut donc pas penser ce qui est négation totale de l’être. On ne peut jamais penser que des êtres mortels. Autrement dit, pour penser la mort, on ne peut au mieux que penser la vie. Si pendant la vie, penser la mort est impossible parce qu’on ne peut penser que l’être, est-il possible de penser la mort « après coup » ? Non. La mort en tant que négation de l’être, en tant que non-être de la totalité de notre être, c’est aussi ce qui supprime toute « conscience ». On le rappelle : pour Jankélévitch, la mort fait cesser la pensée. C’est pour cela que c’est un scandale : le « Je » qui pense ne peut plus penser. Or, sans cette capacité de penser, et de conscience in fine, on ne peut pas « connaître » la mort. Jamais elle n’est connaissable, puisque la mort, c’est la négation de la connaissance : elle supprime, par la négation, l’essence. La mort empêche la pensée parce qu'elle lui supprime tous ses objets : annihilation de la personne et de la pensée. B. Un instant de la mort ? Peut-être peut-on penser l’instant de la mort ? C’est vrai, probablement est-il possible de penser ce qui se passe « quand on meurt ». Pour Jankélévitch, c’est impossible également ! En effet, la mort, c’est une chose indicible, une sorte de « non-instant ». La mort, c’est un « Plus-Rien » et non pas juste un « Rien » pur. La mort, en ce sens, est proche du silence. Pour le silence, il n’y a jamais un moment où le silence se met en place : soit il y a du bruit, soit plus aucun. La mort, c’est le « fond infime de la profondeur » (p. 341), c’est ce qui met un terme à toute continuité. La vie, c’est la continuité, la mort, c’est ce qui la fait cesser. L’instant mortel élimine toute conceptualisation au sens où il n’y a pas un « instant » pensable. C’est donc sur cette note joyeuse (euphémisme) que se termine ce post consacré à la non-pensée de la mort par Jankélévitch. J’espère que ça vous a plu, ou à tout le moins que ça ne vous a pas mis le bourdon. Et bonne fête à vous (sauf à toi… oui, toi précisément) ! Bibliographie Vladimir Jankélévitch, La Mort, Paris, Champs Essais, 2017.

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