L'atelier au bord de la mer Chapitre 07 : Une rencontre chaleureuse Partie 1 Vendredi, neuf heures sonnantes. La fraîcheur de septembre s’était glissée dans chaque interstice des vieux murs de l’orphelinat. Un souffle discret, vif mais pas encore mordant, rappelait que l’été avait laissé place à une saison plus exigeante. Les rayons de soleil, timides, jouaient à cache-cache derrière les nuages, mais trouvaient toujours le moyen de faire scintiller la rosée accrochée à l’herbe de la cour. L’air avait cette odeur caractéristique des débuts d’automne, un mélange d’humidité et de bois humide, qui mettait Alice étrangement de bonne humeur. Elle ouvrit le coffre de sa Giulietta, d’un geste précis mais souple, comme on dévoile un écrin. À l’intérieur, la mallette à outils l’attendait, lourde mais rassurante. Elle avait presque la même teinte rouge profonde que la carrosserie : un hasard qui lui plaisait, comme si voiture et matériel étaient destinés à travailler ensemble, un duo inséparable de mécanique et d’ingéniosité. Mais une petite surprise l’attendait : deux yeux pétillants la fixaient, tapis derrière la caisse à outils. — « Romeo ! » s’exclama-t-elle à voix basse, entre la surprise et le rire. Le petit Cairn Terrier, indiscipliné comme toujours, s’était niché là, probablement depuis le départ. Comment avait-il fait pour ne pas se faire remarquer pendant tout le trajet ? Alice secoua la tête, mi-amusée, mi-désespérée. — « Tu es incorrigible… Mais tu ne peux pas rester là-dedans toute la journée. » Comme pour la contredire, Romeo bondit déjà du coffre, ses pattes touchant le sol encore humide. Il s’ébroua, renifla à droite, à gauche, puis fila comme une fusée vers la cour, bien décidé à profiter de ce nouveau terrain de jeu. Alice soupira en le suivant du regard. Elle savait d’avance qu’il serait impossible de l’empêcher de vadrouiller, mais au fond, cela ne la dérangeait pas. Elle attrapa sa blouse blanche, qu’elle passa par-dessus son pull rose sans manche rose. Non pas qu’elle craignait de salir son vêtement — Alice n’était pas de celles qui s’inquiètent pour des taches — mais le tissu épais lui tenait chaud contre cette brise piquante du matin. Elle remit une mèche de cheveux en place, inspira profondément et se mit en marche vers le bâtiment. Devant elle, la cour vivait de son propre rythme. Les enfants couraient dans tous les sens, leurs éclats de rire résonnant contre les vieilles pierres, dessinant une mélodie insouciante qui contrastait avec les pensées plus lourdes d’Alice. Certains jouaient à chat, d’autres faisaient des rondes improvisées, leurs petites chaussures claquant sur le sol pavé. Pourtant, une cloche sonna, claire et déterminée, rappelant que l’heure des études avait sonné. Les jeux cessèrent aussitôt, les rires s’éteignirent comme une vague, et chacun se rangea en file sous l’œil bienveillant d’un instituteur. Alice ralentit le pas un instant pour contempler la scène. Ce mélange d’énergie et de discipline lui fit chaud au cœur. Elle se dit que son travail ici, ce chauffage qu’elle s’efforçait de concevoir, n’était pas qu’un projet technique. C’était aussi offrir à ces enfants un lieu de vie plus doux, plus confortable. Une chaleur qui n’avait rien de symbolique : une chaleur bien réelle, qui les protégerait de l’hiver à venir. Avec cette pensée, elle redressa la tête et franchit les grandes portes de l’orphelinat, prête à commencer sa journée. — Le propriétaire, un homme d’une cinquantaine d’années, l’attendait déjà dans l’entrée. Sa silhouette était droite, mais ses traits fatigués trahissaient des nuits trop courtes et des préoccupations constantes. En voyant Alice approcher, il esquissa un sourire poli, presque soulagé. — « Ah, mademoiselle Alice. Vous tombez bien. Suivez-moi, s’il vous plaît. » Il la conduisit à travers un long couloir bordé de boiseries sombres. L’odeur de craie, mêlée à celle du vieux parquet, enveloppait l’endroit. Quelques dessins d’enfants, accrochés aux murs, apportaient une touche de couleur et d’innocence à ce décor un peu sévère. Le bureau se trouvait au bout, une grande pièce aux fenêtres hautes donnant sur la cour. Une fois assise face à lui, Alice posa sa mallette sur la table et en sortit ses plans soigneusement roulés. Le bruit du papier qu’elle déployait résonna presque solennellement dans la pièce. Pendant ce temps, Romeo, qui n’avait pas perdu une seconde, avait découvert une pelote de laine tombée d’une étagère. Le petit chien s’en donna à cœur joie, tirant, mordillant, jusqu’à transformer le sol en champ de bataille improvisé. Alice lança un regard amusé vers son compagnon, mais se concentra aussitôt sur son interlocuteur. — « Très bien, je vais vous présenter l’ensemble », commença-t-elle avec assurance. Elle posa son doigt sur un premier schéma. « Voici les relevés des déperditions de chaleur. J’ai analysé pièce par pièce : volume, matériaux, orientation. Chaque donnée est intégrée dans ce tableau. Vous pouvez voir ici la puissance nécessaire pour maintenir une température stable de dix-neuf degrés, même par temps froid. » Le propriétaire hocha la tête, attentif. Ses yeux passaient des chiffres aux gestes précis d’Alice, comme s’il cherchait à absorber autant que possible ses explications. — « Je vois… et le total représente ? » demanda-t-il d’une voix prudente. — « Selon mes premières estimations, c'est une puissance de chauffe globale de trente-cinq kilowatts », répondit-elle sans hésiter. « C’est conséquent, mais c’est cohérent avec la surface et l’état du bâtiment. Mais il reste encore quelques pièces à ajouter au calculs» Elle fit glisser un autre plan devant lui, plus technique encore. — « Et voici ma solution : un système que j’ai conçu moi-même. Une chaudière à haut rendement, associée à un circuit optimisé avec des échangeurs compacts. Le principe est d’utiliser la chaleur latente des fumées pour préchauffer l’eau de retour. Résultat : un rendement supérieur de vingt pour cent par rapport à une installation classique. Cette chaudière sera un appoint d’un autre système de chauffe de ma conception, une pompe à chaleur thermodynamique. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais pour résumer c’est le même principe qu’un réfrigérateur, mais pour faire de la chaleur » Elle leva brièvement les yeux pour jauger la réaction du propriétaire. Celui-ci fronça légèrement les sourcils, impressionné mais visiblement inquiet. — « Ingénieux… mais ce genre de dispositif, c’est éprouvé ? » — « Pas encore à grande échelle », admit Alice avec un sourire franc. « Mais j’ai fait des tests dans mon atelier. Le système fonctionne parfaitement. Je suis convaincue que c’est l’avenir du chauffage collectif. Et puis… » Elle tapota du doigt sur un graphique coloré. « Regardez la différence sur la consommation annuelle : l’économie est flagrante. » Le propriétaire se redressa dans son fauteuil, croisant les bras. — « Évidemment, tout cela est séduisant. Mais… » Il marqua une pause, soupira. « Le devis, mademoiselle Alice ? » Alice sortit enfin le document tant redouté et le posa devant lui. Ses doigts restèrent un second appuyé dessus, comme si elle voulait amortir le choc. — « Voilà. Les matériaux, la main-d’œuvre, et l’installation. Je vous préviens, c’est plus élevé que prévu au départ. » dit-elle avec une voix hésitante. Le propriétaire parcourut les chiffres, et ses yeux s’écarquillèrent légèrement. — « Bon sang… c’est… salé, oui. Beaucoup plus que ce que nous espérions. » Un silence pesa quelques secondes. Romeo, comme pour détendre l’atmosphère, fit rouler la pelote jusqu’aux pieds du propriétaire, qui la repoussa distraitement du bout de sa chaussure. Alice reprit, avec calme mais fermeté : — « Je comprends vos inquiétudes. Mais regardez le problème sur le long terme. Avec ce système, vous économiserez entre trente et quarante pourcents sur les factures chaque année. En dix ans, l’investissement sera largement amorti. Et surtout… vos enfants passeront les hivers sans avoir à grelotter. » dit-elle d’une voix assurée. Elle accentua volontairement sur « vos enfants », sachant que cela toucherait son interlocuteur. Le propriétaire passa une main sur son front, songeur. Puis il hocha lentement la tête. — « Vous avez raison. Je ne peux pas me contenter de solutions à moitié efficaces. Je vais présenter ce projet à la ville. Peut-être que l’aspect novateur jouera en notre faveur. » — « J’en suis persuadée », répondit Alice avec un léger sourire. « Les élus aiment les projets qui allient économie et modernité. Et croyez-moi, ils comprendront vite que ce système est une opportunité. » Romeo, comme pour ponctuer la conversation, aboya joyeusement avant de retourner jouer avec sa pelote. Le propriétaire esquissa un sourire, un peu fatigué mais sincère. — « Vous avez du talent, mademoiselle Alice. J’espère que la ville saura le reconnaître. » — « Moi aussi », répondit-elle doucement, en rangeant ses plans. « Mais d’ici là, il me reste encore quelques mesures à vérifier. » — Partie 2 Après deux bonnes heures de travail intense, Alice et le propriétaire se saluèrent chaleureusement. Mais pour elle, la journée était encore loin d’être terminée. Elle remit ses gants, cala son mètre ruban dans sa poche et reprit son carnet quadrillé. Il lui fallait repasser dans plusieurs pièces, vérifier certaines côtes qui lui semblaient incertaines et compléter les données manquantes. Surtou