Philoctobre#2025 - 9 Averroès - Une herméneutique pour une cité parfaite Averroès, ou Ibn Rushd, c’est sûrement un des philosophes musulmans les plus connus. En tout cas, il est connu de nom ; parce que malgré son immense influence sur les philosophes qui lui sont postérieurs, on le connaît parfois à peine – on sait au mieux qu’il a écrit un livre, le Discours décisif, qu’on lit bien peu. On lui fait dire n’importe quoi, aussi. Philosophe de Al-Andalus, il est un des penseurs les plus importants de la Falsafa, c’est-à -dire de la philosophie musulmane influencée par la tradition gréco-romaine – tout particulièrement Aristote. Ibn Rushd, ou le Commentateur, est le penseur qui, par ses innombrables commentaires, a réintroduit Aristote en Europe. I. Herméneutique : quelle interprétation du Coran ? Averroès, c’est un grand exégète du Coran – ce qu’on note avec le Discours décisif qui réfléchit sur la légalité de la philosophie eu égard au Coran. Dans la longue histoire de l’herméneutique (l’« art » de l’interprétation, d’abord des textes sacrés), Ibn Rushd a eu une grande importance. Il réfléchit sur ce que signifie interpréter un texte sacré, mais également sur qui peut interpréter ledit texte. Comment peut-on interpréter le texte ? La philosophie peut-elle être utile pour cela ? Et qui peut interpréter le texte ? A. Quel rôle donner à la philosophie ? « L’acte de philosopher ne consiste en rien d’autre que dans l’examen rationnel des étants et dans le fait de réfléchir sur eux en tant qu’ils constituent la preuve de l’existence de l’Artisan » nous dit Averroès, dans son Discours décisif (§2, p. 103), elle est ce qui doit permettre de démontrer l’existence de Dieu, dans une étude qui permet de comprendre le monde. Averroès, contre certains penseurs fort critiques de la philosophie, cherche à démontrer que philosopher est obligatoire, ou plutôt que la Loi oblige l’homme à philosopher. Pour Ibn Rushd, qui s’appuie sur certains versets du Coran (par exemple : « Réfléchissez donc, Ô vous qui êtes doués de clairvoyance », sourate 59, verset 2). Pour Ibn Rushd, il importe donc d’examiner les étants au moyen de la raison (cf. §3, p.105) ; il faut recourir au syllogisme, étudier l’art de la démonstration, apprendre la rhétorique – en sommes, tout ce dont Aristote parle dans ses ouvrages de logique et de rhétorique. La logique et la rhétorique, voilà ce qu’il faut apprendre – et pour cela, il faut lire Aristote. Pourtant, il semble bien que les résultats de la philosophie et l’Écriture ne sont pas de prime abord tout à fait identiques : certains points semblent même être en contradiction ! Et pourtant, ces divergences et autres contradictions sont superficielles : « la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur » (§ 18, p. 119). Celui qui sait interpréter le texte, celui qui philosophe, saura comment résoudre ces apparentes contradictions : il faut trouver un moyen d’accorder le discours philosophique et le discours coranique. Par exemple, concernant la vie après la mort ; si on prend ce que dit le Coran, l’âme est immortelle et retrouve son corps – l’individu comme corps et âme peut jouir éternellement au paradis ou souffrir en enfer. Mais si on prend ce que disent les philosophes, notamment Aristote, cela est bien impossible : l’âme et le corps se corrompent. Mais, nous dit Averroès, la philosophie ne nie pas la vie future, elle discute de la nature exacte de cette vie après la mort. Ibn Rushd va même plus loin : il dit que le philosophe, c’est « celui qui connaît vraiment Dieu ». Et c’est lui qui peut réellement interpréter le Coran : et il a besoin de le faire, puisque, comme on vient de le noter, il arrive que l’examen démonstratif aboutisse à une connaissance qui puisse rentrer, a priori, en contradiction avec le texte. Quand cela arrive, il faut interpréter le sens du texte, et par là , il faut effectuer « le transfert de la signification du mot de son sens propre vers son sens tropique » (§21, p. 119) B. Révélation Tout le monde, toutefois, ne peut philosopher, ou plutôt, la philosophie n’est pas accessible pour ceux qui ne sont pas capables de donner leur assentiment à la syllogistique, aux arguments démonstratifs, etc. (cf. §16-17) Aussi, Averroès, en bon platonicien, nous dit que tout le monde ne peut philosopher, tout le monde n’est pas capable de devenir philosophe. Certains sont nés pour être philosophes, d’autres non : il existe différentes « natures » de l’homme, différentes caractéristiques, un peu comme dans la République de Platon. Est-ce étonnant ? Non, puisque ce propos vient du commentaire de la République de Platon de la part d’Averroès. Certains hommes, aussi, devront se contenter d’une interprétation littérale du texte (la masse, le peuple en général), d’autres devront se contenter d’une interprétation hypothétique (les théologiens), enfin ceux qui sauront dire des vérités sur le Coran et qui pourront produire une interprétation véritable des textes sacrés. II. Modèle de la cité parfaite Le but d’Averroès, c’est de créer une ville unie, c’est d’essayer de faire coexister des positions différentes et/ou adverses. Et pour ce faire, il propose un modèle de Cité qui se rapproche de la République platonicienne. Elle se fonde, toutefois, sur la capacité de l’homme à interpréter l’Écriture. Averroès, dans sa vie, a observé une triple violence : religieuse (séparation entre chiisme et sunnisme, par exemple), politique (les problèmes entre les Omeyades et les Almoravides, et entre les Almoravides et les Almohades) et la violence dû à l’asharisme (d’un Al-Ghazali). Son discours décisif est une réponse au Livre de l’incohérence des philosophes du philosophe Al-Ghazali (il s’agit de vingt thèses condamnant pour hérésie la philosophie). Comme on l’a vu en I., pour Averroès, la philosophie est obligatoire selon le Coran, c’est un devoir du musulman, mais non pas pour tous les musulmans : seulement pour ceux qui ont l’âme de philosophe. Et pourquoi donc, est-ce obligatoire ? Parce que, comme on l’a vu, philosopher, c’est réfléchir sur le monde, et réfléchir sur le monde induit une réflexion sur celui qui a créé le monde, à savoir Allah. La philosophie mènerait donc au Tout-Puissant. La philosophie est la première des belles paroles, celle qui lutte contre la violence. Et puisque la philosophie permet d’évacuer la violence (notamment politique), Averroès propose de la poser au fondement de sa Cité idéale. Si chez Platon, la tripartition de la Cité divise les individus entre les philosophes-roi (ceux qui savent), l’armée (les individus qui ont la force, le courage) et les paysans ; pour Ibn Rusdh, la tripartition est quelque peu différente. Elle se fonde sur une autre tripartition : celle de l’interprétation du Coran. Il y a, au sommet, ceux qui connaissent la vérité (à savoir les philosophes/les rois) ; ensuite ceux qui peuvent proposer des interprétations métaphoriques, c’est-à -dire des interprétations qui ne parviennent pas à vider les versets de tous leurs sens (à savoir les théologiens) ; enfin, il y a le peuple, la masse, le vulgaire, qui ne peut pas interpréter le texte et qui doit s’en tenir aux images littérales du Coran. Aussi, pour Averroès, l’organisation de la Cité découle d’une certaine herméneutique. Et c’est sur ces belles paroles que vous avez compris le titre de cet épisode. Ne me remerciez pas. Et si jamais vous voulez un peu lire, voilà la bibliographie. Bibliographie Averroès, Discours décisif, Paris, Flammarion, trad. M. Geoffroy, 1996. Averroès, La pensée et l’intelligence, Paris, Flammarion, trad. A. De Libéra, 1999. Averroès, L’Islam et la Raison, Paris, Flammarion, trad. M. Geoffroy, 2000. Makram Abbès. ENS de Lyon. (2009, 27 juin). Averroès - La philosophie et la religion : l'interprétation du texte coranique, in Averroes. [Vidéo]. Canal-U. https://doi.org/10.60527/1dzp-0r42. Jean-Baptiste Brenet, « Falsafa, à l’Institution du monde arabe, "Pour Averroès, la religion n’est que la traduction inférieure de ce que la philosophie dit parfaitement" », Philo-Mag, 5 octobre 2025. https://www.philomag.com/articles/pour-averroes-la-religion-nest-que-la-traduction-inferieure-de-ce-que-la-philosophie-dit