Si j’aime la littérature des siècles passés, à mesure que les années passent, il y a des périodes où elle se fait supplanter par la bande dessinée. C’est le cas, largement, pour les années 60 et 70, parangons du psychédélisme et de toutes ces couleurs issues de consommations pas nettes. L’auteur dont je veux parler aujourd’hui ne peut se qualifier ni de soixante-huitard, ni de contestataire de toute sorte. Quand on réalise que :• Il se moque ouvertement de Mai 68 dans un album, dont la parution fut retardée pour cette raison (alors que bon honnêtement c’est gentillet)• Son personnage principal porte une marinière du plus bel effet• Il apprécie le cirque, peut-être plus pour son côté nomade sur la route que pour ses spectacles• Jusqu’à son décès en 2013 ses œuvres ont toujours porté la même esthétique et les mêmes convictions… on se demande si Frédéric Othon Aristidès, dit Fred, n’aurait pas un rapport même lointain avec la beat generation. Et si je ne fais partie ni de cette mouvance ni de cette génération, il faut bien le dire, on leur doit des chef-d’œuvres.J’ai relu tout Philémon, de son prototype L’eau qui fait pschlouk, jusqu’au Train où vont les Choses, chant du cygne de cette œuvre à nul autre pareil.Lorsque ses premières bandes dessinées furent publiées, les critiques ne furent pas tendres avec Fred, certains parents scandalisés estimant que leurs enfants dessinaient mieux. J’aurais aimé dessiner comme ça à 10 ans, mais enfin.Toute l’œuvre de Fred est teintée de poésie, d’absurde et de brisage de quatrième mur, jusqu’à ce fameux « Mais… comment le savez-vous ? - Bah… j’ai déjà lu l’album ». Les personnages s’émancipent des cases, les dialogues sortent des phylactères, des tableaux de maîtres sont détournés sans vergogne et la logique est défiée en permanence. Les soleils (qui sont en fait les yeux d’une chatte) ne se lèvent pas : c’est la nuit qui est levée par des professionnels afin de laisser place à la lumière. Lorsque pour arriver dans l’autre monde, celui des Lettres de l’Océan Atlantique, Philémon crève littéralement une lune, cette lune restera crevée dans tous les albums qui suivront, et on apprécie assez franchement ce souci de cohérence dans l’absurde.Mais finalement de quoi retourne-t-il ?Philémon, gamin rêveur des campagnes, perché sur le dos de son âne, vit régulièrement des situations invraisemblables. Son oncle Phélicien, un peu magicien, y participe pas mal. Son père, incrédule, ne supporte pas les frasques de son fils.Tout bascule lorsque Philémon tombe dans un puits qui l’emmène dans un autre monde, où, posées comme des îles, les lettres formant OCEAN ATLANTIQUE sur les cartes constituent des terres habitées par tout un panel de créatures fantastiques et invraisemblables, utilisant des technologies tout aussi invraisemblables sous la lumière de deux soleils de couleurs différentes.Philémon rentre dans notre monde accompagné du puisatier Barthélémy, qui cherchait la sortie depuis 40 ans mais… mais Barthélémy, atteint du mal du pays, n’a plus qu’une idée en tête, retourner sur son cher A, retrouver le centaure Vendredi, et couler des jours heureux dans son gigantesque manoir, qui n’était au départ qu’une toute petite cabane et a poussé avec le temps.Il y a quelque chose d’Alice au pays des merveilles dans cet isekai avant les isekai, et ce qu’il faut encore saluer c’est ce souci de cohérence dans l’absurde. Ce n’est pas une œuvre que vous lirez dans le désordre - ce serait dommage quand, vers la fin, les références aux volumes précédents se multiplient.Par ailleurs, dans sa construction même, l’univers de Philémon prend plus d’épaisseur dans ses derniers volumes. Le Secret de Phélicien est un album profondément mélancolique en raison de sa fin, précipitée en quelques mots cruels par l’incrédule. Le dyptique de l’Enfer des Épouvantails et du Diable du Peintre relève du chef-d’œuvre.Quant au Train où vont les choses… c’est un assemblage d’un vieux projet, de quelques planches réalisées avec difficulté par un auteur en fin de vie, et des premières planches du premier volume pour que l’aventure de Philémon s’achève sur une boucle. Mais de cette façon, l’œuvre se termine. Pas d’inachevé, pas d’Alph-Art pour Philémon, une fin, tout simplement, un dernier message de Fred à ses lecteurs.Aujourd’hui je voulais vraiment vous parler de cette série emblématique, mais Fred ce sont beaucoup d’autres œuvres, tout aussi inventives. Le Petit Cirque me fait particulièrement penser qu’il y a de la beat generation dans l’œuvre de Fred, mais ce n’est pas tout.La beat generation est une génération désemparée, désabusée, triste. Et justement, L’histoire du Corbak aux Baskets est le récit d’un inadapté dans un monde d’inadaptés, rejeté parce qu’il est devenu corbeau puis de nouveau rejeté parce que, redevenu humain, ce sont les autres qui sont à présent des volatiles. On rit parfois devant les bandes dessinées de Fred, mais on est plus souvent pensif, et il n’y a qu’un seul mot capable de résumer son œuvre :HUM.