Je vois que beaucoup d'articles, de sites Internet, voire de personnes mettent en avant ou utilisent des alternatives françaises à différent services numériques états-uniens. C'est clairement dans l'air du temps ; et même si l'on peut déplorer qu'il ait fallu attendre si longtemps pour que l'opinion publique et médiatique découvre que les USA ne sont pas des alliés, au moins ce petit sursaut a lieu. Mais j'ai deux craintes à ce sujet, ou plutôt une grande crainte à deux visages : que tout ce sursaut ne mène à rien de concret, et ne permette à terme toujours pas d'acquérir la moindre souveraineté. Et je vois deux facteurs qui pourraient mener à échec de ce sursaut. Premièrement, une sorte de concurrence improductive de différentes entreprises et start-up. J'ai vu passer au moins cinq ou dix nouvelles applications de messageries différentes dans les applis qui chercheraient à rivaliser avec les autres médias déjà installés. Outre qu'à mon avis, ces applications concurrencent très peu les géants états-uniens (car très installés et bénéficiant de sommes d'argent et d'infrastructures immenses), ils risquent surtout de diviser et fractionner le marché déjà faible des francophones européens qui voudraient se tourne vers des alternatives. Et, in fine, une fois qu'aucune de ces applications n'ait pu décoller véritablement, s'étant toutes affaiblies les unes les autres (ou ayant manqué de coopération), on risque de retourner inévitablement vers les solutions des USA car plus efficaces. Deuxièmement, à plus long terme, je crains qu'on ne concurrence les USA que sur des sujets complètement accessoires. On parle beaucoup des réseaux sociaux et ça fait partie du problème ; mais soyons honnêtes, ce n'est pas quitter Twitter, Bluesky et Instagram qui nous fera sortir de la dépendance numérique. Car il y les systèmes d'exploitation (Microsoft notamment mais aussi MacOS), les infrastructures Cloud (largement dominée par les USA), les divers logiciels de travail, l'IA, les adresses mail, et surtout, in fine, la chaîne de production (pour cette dernière, c'est même franchement hors de notre champ d'action). J'ai vu par exemple une proche abandonner Spotify pour Deezer pour sortir de cette dépendance, alors qu'elle était encore sur Discord, Instagram, YouTube, Gmail et Microsoft ; cas un peu caricatural mais représentatif de ce risque de ne reprendre de la souveraineté que sur des sujets accessoires, pour ne pas dire cosmétique. Hélas, c'est en partie hors de notre champ d'action. À la fin, c'est l'État (et les États européens) qui décideront où investir. Bref, j'espère que nous saurons ne pas tomber dans ces deux écueils ; et que ce relatif sursaut de souveraineté ne retombe pas comme un mauvais soufflé au fromage. Une souveraineté numérique se reconquiert avec certes beaucoup de volonté politique (peu de pays en ont une), et un fort patriotisme économique ; mais aussi avec beaucoup d'habileté, d'investissement, de choix de long termes. Un des rares pays à bénéficier d'une certaine autonomie sur les secteurs numérique et technologiques, c'est la Corée du sud (à ce sujet bien plus avancée que n'importe quel pays d'Europe) ; et ils s'y sont mis dès les années 1990. C'est dire le retard à rattraper.