Éléments de problématisation : A-t-on un devoir de vérité ? Quelques petites remarques concernant le sujet "A-t-on un devoir de vérité ?" Ce sujet est classique en philosophie morale : il se réfère même assez bien à la controverse entre Kant et Benjamin Constant. Évidemment, ces deux auteurs ne sont pas obligatoires (disons que les oublier peut être un peu embêtant). C'est une question assez proche de celle concernant le droit de mentir : peut-on mentir, est-ce moral de le faire ? Si on a un devoir de vérité, c'est-à-dire si on se doit de dire la vérité, toujours, alors quand est-ce qu'il est possible de mentir ? Devant cette question, on se retrouve souvent dans la même position que Light dans l'épisode 25 de Death Note (passage absent du manga). Peu avant la mort de L, on retrouve Light et L sur un toit, sous la pluie. L, qui se doute que la règle concernant les 13 jours est fausse, et qui reste convaincu que Light est Kira, demande à celui-ci : « Depuis ta naissance, t’est-il arrivé ne serait-ce qu’une fois de dire la vérité ? » La question est assez lourde de sens, dans ce passage : Light a-t-il déjà fait autre chose que de mentir ? Pour faire face à L, Light n'a-t-il pas feint son amitié ? Ce à quoi Light répond : « Oui, il m’arrive de mentir de temps en temps. Mais personne ne peut se vanter d’avoir toujours dit la vérité dans sa vie. Personne sur Terre n’est parfait à ce point. Ça arrive à tout le monde de mentir. Malgré tout, je me suis toujours efforcé de ne blesser personne si je devais mentir. » Ne jamais mentir, c'est une capacité que seul un être parfait peut posséder : de fait, on ment. On est parfois même obligé de mentir. Pourtant, dans les faits, Light a bien souvent lésé les autres : ses mensonges tueront son père, détruiront sa famille. Mais, il a également dit la vérité à plusieurs moments ; et ces vérités ont peut-être été encore plus destructrices que les mensonges. En effet, aurait-il été préférable que Light tût son identité à Naomi Misora ? Il lui dira qu'il est Kira : la vérité était-elle préférable au mensonge ? Ce petit détour nous invite à penser plusieurs choses. 1) D'abord, de fait, on ment, et on a l'impression qu'il faut occasionnellement mentir. Aussi, ment-on pour protéger un proche, ment-on pour se protéger, ou encore pour éviter des situations embarrassantes. Mais, certains mensonges ne sont pas de cette sorte-là : on peut mentir pour se mettre en valeur, par exemple ; ou encore pour manipuler les autres. Et ce sont ces mensonges qui peuvent être les plus dangereux. Toutefois, un kantien nous répondrait ceci : certes, un petit mensonge (protéger les autres, se protéger, etc.) peut sembler une bonne chose, mais il n'en est rien. En effet, si je peux mentir, les autres aussi ; et dès lors, je prive l'autre de sa liberté, puisqu'il ne peut plus me faire confiance, et je prive l'humanité de tout fondement social, car sans confiance, je réduis à néant tous les efforts qu'on peut faire pour permettre une cohésion sociale. Premier problème : le mensonge, est-ce vraiment une bonne chose ? Ici, c'est l'occasion de remettre en avant la controverse entre Kant (D'un prétendu droit de mentir) et Constant (Des réactions politiques). 2) Ensuite, il y a des vérités bien difficiles à soutenir. Il est parfois extrêmement difficile d'accepter certaines vérités : par exemple, la mort d'un proche. Le deuil n'est jamais quelque chose d'aisée : on peut rester un long moment avant de finalement accepter qu'on ne reverra plus jamais cette personne. Il y a également des vérités existentielles angoissantes : notre finitude (le fait qu'on va mourir) ou encore l'absence de sens de la vie. Jankélévitch, dans La Mort, nous le dit bien : « Je sais que je mourrai, mais je n'en suis pas intimement persuadé ». Je sais que je vais mourir, mais je ne veux pas vraiment l'admettre, je n'y pense pas, ou plutôt, je garde une certaine insouciance. Une personne à qui on dit qu'il reste plus que tant de mois/jours à vivre perd toute insouciance. Et si on annonce à cette personne que le diagnostic était erroné, son insouciance ne reviendra jamais. Est-ce à dire, pour autant, qu'il faille se voiler la face ? Peut-être pas, mais on peut comprendre tout de même qu'il est assez difficile de « toujours » dire la vérité. Second problème : S'il y a des vérités insoutenables, faut-il les ignorer ? On voit bien que la question est donc loin d'être aussi évidente qu'on veut bien le croire en première instance. Et je crois remarquer deux enjeux à ce sujet : d'abord, un enjeu moral (faut-il dire la vérité ou faut-il mentir ? L'homme, en tant qu'humain, est-il tenu moralement de dire la vérité ?) ensuite, un enjeu plus épistémologique (dois-je chercher la vérité ? toutes ? y a-t-il des vérités que je dois ignorer ?). Ces premières réflexions, un peu spontanées, faites, et si on essayait de définir les termes ? 1) Devoir ? Qu'est-ce qu'un devoir ? Un devoir, c'est une prescription morale, c'est-à-dire quelque chose qui nous oblige, qui nous incite. Si je dois (faire) quelque chose, je suis tenu moralement de le faire. D'où vient le devoir ? Le devoir moral peut venir de moi, d'autrui ou de la société. Pour ceux qui voudraient un devoir moral en relation avec une divinité, Dieu est dans la catégorie Autrui. Ce devoir moral, cette prescription, me demande donc d'obéir à une règle soit que je me fixe (= autonomie kantienne), soit que quelqu'un d'autre fixe (la société, un individu isolé/une autorité, un dieu, etc.). Toutefois, si ce devoir ne vient pas de moi, si ce n'est pas une règle que je me suis fixée, c'est-à-dire si cette prescription provient de l'extérieur, puis-je y obéir sans que cela soit une contrainte ? On pourra donc réfléchir à partir de la distinction entre l'obligation et la contrainte pour penser un devoir de vérité. Si le devoir de vérité est imposé par la société, pour obéir à cette prescription, ne faut-il pas d'abord que je l'accepte ? Mais ce devoir, qu’il vienne de moi ou des autres, il est envers qui ? Moi, les autres, la vérité en tant que telle ? 2) Vérité ? La vérité, c'est l'accord entre la réalité et un discours, c'est aussi l’authenticité, la franchise, la sincérité. Dire la vérité, ce n’est pas juste dire une chose et que cette chose corresponde effectivement à la réalité, c’est le dire en étant convaincu de cela. Pour le dire autrement, il ne suffit pas dire « ta robe est trop belle » et que la robe soit effectivement « belle » pour avoir dit une chose vraie : il faut que je trouve cette robe belle. D’ailleurs, une robe peut-elle vraiment être objectivement belle ? Eh oui, c’est un problème ! Si on limite la vérité à l’accord entre la chose et le discours, entre la « connaissance avec son objet » (Kant, Critique de la raison pure, AK, III, 79 / B82), alors on oubliera toutes les « vérités » qui consistent simplement à dire ce qu’on pense vraiment. Dis-je la vérité quand je dis que je trouve tel maillot beau alors que je le trouve laid ? A moins de considérer que « trouver le maillot laid » et la proposition « ce maillot est laid » corresponde à l’accord entre la chose et le discours. Ce que je veux bien faire comprendre ici, c’est que la vérité, si devoir de vérité il y a, ne doit pas se limiter à une vérité formelle. Aussi, on peut entendre deux choses par vérité : soit la vérité comme le contraire du mensonge (dire la vérité, dire ce qu’on pense, l’authenticité, la sincérité, la franchise, ne pas se mentir à soi-même, etc.) c’est-à-dire la vérité comme ayant une valeur morale ; soit la vérité qu’on va rechercher contre l’ignorance et les illusions (on préférera la vérité aux illusions qu’on peut se faire) c’est-à-dire la vérité comme ayant une valeur épistémique ou autrement dit l’exigence intellectuelle de vérité. 3) "on" ? On renvoie à l'humanité en général, c'est un neutre. Il ne s'agit pas de penser le devoir moral individuel, mais bien le devoir collectif : collectivement, y a-t-il un devoir de vérité ? Alors, le devoir individuel est compris dans ce devoir collectif : ce devoir de vérité n'est pas seulement le mien, mais aussi celui des autres hommes en tant qu'ils appartiennent comme moi à l'humanité. Ainsi la question peut s’entendre en deux sens. La vérité a-t-elle toujours une valeur d’obligation ou bien y a-t-il des cas où il est préférable de mentir ? Est-on moralement tenu de respecter la vérité ? Ici, on met l’accent sur l’aspect moral de la question. Doit-on toujours rechercher la vérité ou bien n’y a-t-il pas des cas où l’ignorance serait préférable ? Et ici, on met l’accent sur l’aspect épistémique. Est-il moralement permis de préférer autre chose à la vérité ou bien ce devoir est absolu et le transgresser nous rendrait moins humains ? Voilà un plan que je propose pour répondre au sujet : I. Un devoir absolu de vérité A. Le mensonge immoral (Kant VS Benjamin Constant) * Kant, D’un prétendu droit de mentir par humanité * Kant, Critique de la raison pratique * Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs Mentir mine la confiance et le lien social, il faut toujours dire la vérité : le mensonge est toujours immoral. Le devoir de vérité est compris dans l’impératif catégorique : car si j’agis de telle sorte que je veux que la maxime de mes actions puisse être érigée en loi universelle de la nature, je ne peux pas accepter décemment le men