Philoctobre#2025 - 21 Huizinga – Rien n’est plus sérieux que le jeu Il n’est pas p - Qwice

Philoctobre#2025 - 21 Huizinga – Rien n’est plus sérieux que le jeu Il n’est pas philosophe, mais il a révolutionné la réflexion sur le jeu (ou plutôt, il a lancé une réflexion sérieuse

Petitcapybara - Qwice 2025

Philoctobre#2025 - 21 Huizinga – Rien n’est plus sérieux que le jeu Il n’est pas philosophe, mais il a révolutionné la réflexion sur le jeu (ou plutôt, il a lancé une réflexion sérieuse sur le jeu), je vous présente le Néerlandais Johan Huizinga, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler. Habituellement, on aime à dire que le jeu, c’est tout sauf sérieux. Chez Huizinga, rien n’est plus sérieux que le jeu ! I. Le jeu : une définition Traditionnellement, on oppose assez aisément le sérieux et le jeu. Dans le ludique, qu’y a-t-il vraiment de sérieux ? Le jeu, ce n’est que du non-sérieux ! En est-on réellement certain ? L’homme n’est-il pas, avant même d’être un animal politique ou rationnel, un animal jouant ? Cette idée que l’homme est un animal jouant, c’est la thèse même de Huizinga dans Homo Ludens. Le jeu est sérieux précisément en ce que l’homme est avant tout un être qui joue. Le jeu s’incarne dans l’humain. Mais, que faut-il entendre par jeu ? Qu’est-ce qu’un jeu ? Qu’est-ce que le jeu ? Huizinga, nous dit que « le jeu est une action ou une activité volontaire, accomplie dans certaines limites fixées de temps et de lieu, suivant une règle librement consentie mais complètement impérieuse, pourvue d’une fin en soi, accompagnée d’un sentiment de tension et de joie, et d’une conscience d’« être autrement » que la « vie courante ». » (p. 51) On voit donc, dans cette définition, cinq traits : liberté dans l’activité ; cercle sacré du jeu ; rapport à la règle ; tension et joie ; conscience d’être autrement. Le jeu est une activité libre et volontaire, qui est lié fortement à l’imagination. Ce premier point de la définition nous invite à penser le jeu comme étant un moyen d’ouvrir les possibles : quand on joue, on crée des possibles, on produit des variations, on essaye ses capacités sur un mode amoral. La liberté du jeu, c’est celle de l’imagination : on joue, on imagine, on ouvre des possibles. Le jeu, en ce sens, nous mobilise, on crée de nouvelles compétences. Le jeu est circonscrit dans le temps et l’espace, mais plus encore, le jeu a un cercle sacré, ou plutôt a quelque chose de sacré. En effet, le sacré du jeu, c’est ce qui réinstalle du rythme dans le temps vécu, qui fait sortir l’individu du temps quotidien : on quitte l’espace-temps du quotidien pour entrer dans celui du jeu. Le ludique est une manière dans le temps et l’espace d’installer une limite qui a une vertu de rempart : tout jeu a une limite temporelle parce que le temps du jeu est découpé (une partie correspond à 90 minutes, p. ex.), mais aussi parce qu’il est un temps à part ; et il en va de même de l’espace qui est réinvesti dans le jeu (un terrain de foot, p. ex. n’est plus le même quand on joue dessus). Aussi, avec ces deux premiers traits, on entend peut-être mieux tout le sérieux du jeu. Lorsque le jeu est « un intermède dans la vie quotidienne » (p. 25), on est plus facilement absorbé par lui, on peut plus aisément s’abandonner au jeu de tout son être (p. 41). Mais si rien n’est plus sérieux que le jeu, c’est certainement aussi, et surtout, parce que la règle est consentie, mais impérieuse. Que signifie ce rapport du jeu et de la règle ? La règle est chose importante et toute sérieuse : elle doit être respectée, sinon, on ne joue plus. En effet, est-ce que je joue encore aux échecs si je change tous les mouvements des pièces ? Est-ce que je joue encore au go si je ne pose plus mes pierres sur les intersections, mais sur les cases ? Toutefois, la règle est-elle absolue ? C’est avec cette question qu’il importe d’opérer une distinction entre deux manières de considérer la règle : soit on considère le jeu comme « game » soit comme « play » (ou « playing »). Les anti-anglicismes me pardonneront, cette distinction entre game et playing n’a pas de réelle traduction en français. Jusqu’où la règle peut-elle être décisive dans le jeu ? Si le jeu est un « game », alors la règle est toute-puissante : aucun écart n’est possible, la règle du jeu est en décalage complète par rapport à la vie ordinaire, c’est même elle qui construit un cadre au sein duquel les actions peuvent se déployer. Le game, c’est le jeu dans sa régulation spécifique. Tandis que le play (ou playing), c’est le jeu qui met l’accent sur l’activité : c’est jouer le jeu du jeu, c’est jouer avec les règles, sans toutefois y contrevenir. Le playing, c’est « être en train de jouer », c’est le joueur d’échec qui joue avec les règles pour élaborer ses stratégies, pour inventer de nouvelles stratégies. La règle, même la plus simple, c’est ce qui fait exister le cercle sacré du jeu. Et on y entre volontairement, puisqu’on accepte les règles. Avant de jouer au jeu de cartes Yu-Gi-Oh !, il vaut mieux connaître les règles et les accepter, sans quoi on risque de jouer à autre chose. Aussi, vouloir qu’un jeu existe et vouloir y jouer, c’est d’abord vouloir les règles, en dehors desquelles le jeu n’aurait plus aucun sens. Devant les règles du jeu, tout le monde est mis à égalité : qu’importe que je joue avec mon père ou avec un enfant : les règles s’appliquent à tout le monde et personne n’est plus fort que la règle. Le jeu, c’est aussi une activité accompagnée d’un sentiment de tension et de joie. Et c’est dans la tension que tout se joue : c’est parce qu’il y a tension qu’il y a, d’abord plaisir ludique, et ensuite le sérieux du jeu. Il y a, dans le jeu, des incertitudes : on ne connaît pas l’issue du jeu à l’avance. Et c’est dans cette incertitude que naissent la tension et le plaisir de jouer. Le propre de la légalité du jeu, c’est qu’elle laisse place à une dimension dynamique et imprévisible. Malgré les règles, on ne peut pas en déduire l’issue d’une partie. Alors que le principe même d’une règle, un peu comme la loi scientifique, c’est qu’à partir d’elle, on devrait pouvoir en déduire les conséquences. Rien n’est plus sérieux que le jeu parce que dans le jeu, le joueur a conscience d’être autrement que dans la vie courante, parce que le jeu échappe à la vie quotidienne et partant parce que le jeu mobilise le joueur d’une manière particulière. L’utile disparaît, la seule chose qui compte, c’est le jeu. L’utile, mais également les rapports sociaux : le jeu efface toute distinction sociale. J’ai conscience d’être autrement que dans la vie courante, parce que le jeu, ce n’est pas le quotidien. Ce n’est pas un simple divertissement, il y a un intérêt désintéressé : quand on joue, on le fait pour le plaisir de jouer. Avec une telle définition du jeu, on comprend peut-être mieux ce qui est sérieux dans le jeu : le joueur joue sérieusement, et le jeu en tant que jeu est sérieux. Mais le jeu est d’autant plus sérieux qu’il est, comme on l’a dit, ce qui caractérise le mieux l’homme. L’homme est un animal jouant : la société naît dans et par le jeu. II. La société naît dans et par le jeu « Si l’on analyse à fond la teneur de nos actes, il se peut qu’on en vienne à concevoir tout agir humain comme n’étant que pur jeu » (Avant-propos, p. 11) Pour Huizinga, la culture naît dans le jeu et comme jeu : elle « naît sous forme de jeu, la culture, à l’origine, est jouée » (p. 74). Pour lui, il y a un élément ludique de la culture. La culture est jouée, elle ne naît pas du jeu, elle se déploie dans le jeu, elle se déploie comme jeu. En jouant, la communauté « exprime son interprétation de la vie et du monde » (p. 74). Le jeu doit être placé au centre de l’attention : la vie sociale doit être pensée d’abord à partir de l’élément ludique, car dans toute vie sociale, il y a une dimension ouverte et indéterminée, un mélange de règles et de liberté. Le jeu, en créant des normes et en jouant avec la norme, permet d’inventer et de réinventer la culture, le monde social. Le jeu n’est pas une activité parmi d’autres dans la société : elle est au cœur, ou plutôt, elle est le cœur, de toute activité sociale : c’est la culture qui se trouve dans le jeu, qui baigne dans l’élément ludique. Le jeu donne une fonction structurante à l’imagination dans toute la culture. Si on pense aux procès, tel qu’ils ont lieu dans nos sociétés modernes, on ne peut que voir ce qui est ludique : la dimension agonique du jeu est pleinement là. Un procès, c’est un jeu qui oppose deux camps, c’est une compétition entre la personne qui accuse et la personne qui est accusée et qui doit se défendre. C’est une compétition au même titre qu’une joute. Le procès n’a jamais lieu que dans un endroit précis, un « cercle magique » (p. 115). Un procès a des règles : on a même parfois des tenues précises (la robe, la perruque, entre autres exemples). Huizinga dit même que « le procès est un jeu de hasard, il est une compétition, il est une joute verbale » (p. 117). La guerre, également, est un jeu. La politique est un jeu. En bref, la culture, la société, naît et se déploie sous la forme du jeu. Voilà qui conclue cet épisode sur Huizinga. J’aime beaucoup Huizinga. Bonne année. Bibliographie Johan Huizinga, Homo ludens, Essai sur la fonction sociale du jeu, Paris, Gallimard, trad. C. Sérésia, 1951.

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