Philoctobre#2025 - 1 Socrate – Je sais que je ne sais rien « Je sais que je ne sais r - Qwice

Philoctobre#2025 - 1 Socrate – Je sais que je ne sais rien « Je sais que je ne sais rien » ou encore « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien », c’est sûrement la phr

Petitcapybara - Qwice 2026

Philoctobre#2025 - 1 Socrate – Je sais que je ne sais rien « Je sais que je ne sais rien » ou encore « Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien », c’est sûrement la phrase la plus célèbre en philosophie (en compétition forte avec l’affirmation du cogito chez Descartes et le Sapere Aude de Kant). Laissez-moi donc vous en parler un peu. Qu’est-ce qu’il veut dire, Socrate, quand il affirme ne rien savoir ? Et pourquoi est-ce qu’exprimer son ignorance est le premier geste philosophique ? Pour bien commencer de Philoctobre 2025, parlons de Socrate ! I. Humilité et étonnement Socrate a une qualité : il reconnaît qu’il ne sait rien. Socrate admet qu’il ne sait rien, il ne croit pas savoir une chose qu’il ne sait pas. Plus encore, quand on lui demande quelque chose, s’il ne sait, il ne fait pas semblant de savoir. En sommes, Socrate, c’est le contraire même de l’ultracrépidarien ou du cuistre : en prétendant n’avoir aucun savoir, il ne donne jamais son avis et surtout il pose des questions. Cette formule a tout l’air, d’abord, d’une certaine forme d’humilité : ne rien affirmer sans être sûr, on reste prudent. De prime abord, c’est une incitation à adopter une posture d’humilité, à savoir remettre en question nos connaissances, nos préjugés, à s’étonner. Et pourtant, ce brave homme qui ne sait rien sera qualifié par l’Oracle d’homme le plus sage. 1. L’Oracle : pourquoi Socrate est-il l’homme le plus sage ? Alors, si jamais vous demandez à un oracle « Qui est le plus sage de tous les hommes ? » et qu’il vous répond « C’est toi ! », je vous invite à partir et à vous dire que c’était une arnaque. Mais, c’est pas ce qu’a fait Socrate. Il est bien allé voir un Oracle, et Apollon, par l’intermédiaire de la Pythie de Delphes, affirme que Socrate est l’homme le plus sage. Dans l’Apologie de Socrate de Xénophon (p. 200), on y lit : « Apollon répondit qu’il n’y avait pas un homme plus sensé, plus indépendant, plus juste et plus sage que moi » Mais pourquoi est-il si sage, si sensé, si indépendant, si juste ? Pourquoi cet homme est-il si supérieur aux autres mortels ? Parce qu’il ne sait rien, parce qu’il admet ne rien savoir, contrairement à ceux qui croient savoir : « Pour la sagesse, comment pourrait-on équitablement en placer un autre au-dessus de moi, qui, du moment où j’ai commencé à comprendre la langue humaine, n’ai jamais cessé de rechercher et d’apprendre tout ce que je pouvais de bien ? » (Xénophon, Apologie de Socrate, p. 200) Il ne sait rien et sa sagesse réside là-dedans. Il cherche, il apprend, et dans cette quête du savoir, il n’a jamais cru qu’il savait quoi que ce soit. Et dans les dialogues de Platon, par exemple, on le note bien : il n’affirme jamais grand-chose, il passe bien souvent par le mythe pour réfléchir. Certes, il s’étonne, il pose des questions, il contredit parfois des hommes sages, mais il le fait toujours pour savoir. Il n’a qu’une chose en tête : le savoir, la sagesse. En ce sens, Socrate correspond parfaitement à la définition du philosophe de Pythagore : le philosophe, c’est celui qui désire savoir, qui désire la sagesse. 2. L’aporie J’aimerais bien montrer cela de manière plus évidente en vous parlant des dialogues aporétiques dans Platon. Dans certains dialogues (par exemple, l’Hippias Majeur, ou encore l’Hippias mineur), Socrate essaye, avec son interlocuteur, de comprendre ce qu’est telle chose (par exemple, ce qu’est le Beau, sa définition, dans l’Hippias Majeur), mais il échoue faute de définition satisfaisante, l’interlocuteur questionné par Socrate se retrouve dans une aporie, c’est-à-dire une difficulté à résoudre un problème, une contradiction insoluble dans le raisonnement – en bref, une aporie, c’est un embarras, une impasse intellectuelle. Dans ces dialogues, Socrate questionne l’autre, réfute les définitions proposées (pour peu qu’on propose réellement une définition), mais n’arrive pas à atteindre cette définition qui pourrait convenir. A la fin, ça finit en eau de boudin : on n’a aucune réponse, aucune solution, seulement des questions. On se retrouve, comme Socrate et son interlocuteur, dans l’embarras. Ces dialogues montrent bien justement toute l’humilité d’un Socrate qui, ne sachant rien, pose des questions, interroge, essaye de comprendre son adversaire, ses positions, mais montrent leurs faiblesses. Il ne sait rien, mais les autres non plus. Mais seul Socrate sait qu’il ne sait rien. C’est pour cela que Platon fait dire à Socrate, en parlant de son ignorance et des discussions qu’il a pu avoir, dans l’Apologie de Socrate : « Je suis plus savant que cet homme-là. En effet, il est à craindre que nous ne sachions ni l’un ni l’autre rien qui vaille la peine, mais tandis que, lui, il s’imagine qu’il sait quelque chose alors qu’il ne sait rien, moi qui effectivement ne sais rien, je ne vais pas m’imaginer que je sais quelque chose […] : je ne m’imagine pas savoir ce que je ne sais pas » (21d, p. 71) Il est préférable d’adopter cette humilité, il est plus sage et c’est chose plus vertueuse que d’admettre son ignorance. Il est préférable reconnaître ne pas savoir plutôt qu’imaginer détenir quelque savoir. Aussi, cette attitude force le questionnement : quand on reconnaît qu’on ne sait rien, on cherche, on essaye de comprendre, on essaye de savoir, et pour ça, on s’étonne. Et s’il y a bien une leçon qu’on retirera de Socrate, c’est l’importance de l’étonnement. 3. Philosopher, c’est s’étonner C’est quand on s’étonne que commence la philosophie : l’étonnement est le véritable signe distinctif du philosophe, on le reconnaîtra vraiment à cette capacité. C’est parce qu’on s’étonne qu’on est véritablement philosophe. Et pour s’étonner, il faut d’abord reconnaître qu’on ne sait rien. Car si on sait, plus rien ne nous paraît étonnant. Or, quand on ignore tout, tout peut nous paraître étonnant, voire peu évident. Socrate dira, dans le Théétète, 155d « Socrate – C’est que Théodore, mon cher, paraît ne pas mal deviner au sujet de ta nature. Car c’est tout à fait de quelqu’un qui aime à savoir, ce sentiment, s’étonner ; il n’y a pas d’autre point de départ de la quête du savoir que celui-là, et celui qui a dit qu’Iris est née de Thaumas n’a pas mal dressé sa généalogie. » (p. 1909) L’étonnement, c’est le « point de départ de la quête du savoir », c’est ici que tout commence. Ce passage du Théétète, souvent, on le formule ou on le traduit en disant que « la philosophie est la fille de l’étonnement ». Socrate, en parlant d’Iris, fait référence à la messagère des dieux. Aussi, Iris est quelqu’un qui doit savoir tout ce qui arrive, elle est, en un sens, une image de la science suprême, de la science parmi les sciences ; c’est elle qui doit tout savoir, tout connaître, rien ne peut ni ne doit lui échapper. Mais pourquoi est-elle la fille de Thaumas ? Parce que Thaumas, qui vient du grec θαυμάζειν (thaumazein) qui signifie s’étonner. Par conséquent, pour savoir, il faut d’abord s’étonner : si Iris est la fille de Thaumas, c’est parce qu’avant de tout savoir, il faut s’étonner, il faut s’enquérir, se poser des questions, réfléchir. Cette idée-là, on la retrouvera chez Aristote, dans sa Métaphysique, A, 2 ; 982b 12-15 : « C’est en effet par l’étonnement que les humains, maintenant aussi bien qu’au début, commencent à philosopher, d’abord en s’étonnant de ce qu’il y avait d’étrange dans les choses banales, puis, quand ils avançaient peu à peu dans cette voie, en s’interrogeant aussi sur des sujets plus importants » (p. 1740) Aristote, dans ce passage, réfléchit à la fin de la sagesse, c’est-à-dire de la science suprême, celle qui a pour objet les causes premières, les principes premiers, les êtres en tant qu’être, en gros la sagesse en tant qu’elle la métaphysique. Si on veut vraiment atteindre un tel savoir, il faut s’étonner. Et cela, Socrate l’affirme bien de lui-même. Dans l’Hippias Mineur (372b-d), Socrate exprime parfaitement que sa seule qualité, lui qui ne sait rien, c’est qu’il s’étonne, c’est qu’il cherche à savoir, à comprendre : « Tu vois, Hippias, que je dis la vérité quand je dis que je suis insistant dans les questions que je pose aux savants ; et il est possible que je n’aie que ceci de bon, et que je sois pour le reste bien faible, car me trompe quant à la condition des choses et je ne sais comment elles sont. Une preuve suffisante en est que, lorsque je me trouve près de l’un de vous, qui êtes si célèbres pour votre savoir, comme tous les Grecs peuvent en témoigner, il devient manifeste que je ne sais rien ; car sur rien, pour ainsi dire, je n’ai les mêmes opinions que vous : quelle preuve plus grande d’ignorance que d’être toujours en désaccord avec les savants ? J’ai une seule qualité merveilleuse qui me sauve, mon cher : je n’ai pas honte d’apprendre, mais je m’enquiers, je pose des questions et je suis très reconnaissant à celui qui me répond, sans avoir jamais été ingrat à l’égard de personne ; car je n’ai jamais nié avoir appris quelque chose, en faisant semblant d’avoir moi-même trouvé ce que j’avais appris, mais je fais en revanche des éloges à celui qui m’apprend et je le désigne comme savant, et je reconnais publiquement ce que j’ai appris de lui. (pp. 363-364) II. Ironie socratique : Socrate savait-il vraiment rien ? Toutefois, si l’affirmation de son ignorance se limitait à une posture d’humilité, il est possible que Socrate n’ait pas tant marqué

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