Chapitre 12 https://youtu.be/wgWLKGy3H58 En ouvrant les yeux, Félicien remarque qu'une feuille s'est échouée sur son visage et se dépêche de l'enlever d'un revers de main, ce qui fait fuir un papillon qu'il n'avait pas remarqué. Son livre traîne sur la table du jardin, entouré des fleurs préférées de sa mère, ce qui embaume le jardin d'une douce odeur de roses enivrantes. Le jeune homme s'étire, épuisé par ce qui lui a paru être une longue journée et se hâte de rentrer à la maison familiale. Il ignore l'heure, mais ça doit être la fin de l'après-midi. De justesse, Félicien évite de marcher sur son chien qui dormait à ses pieds et l'enjambe, puis traverse le jardin d'une luxuriante beauté ; il ne se souvenait pas à quel point il était aussi coloré. Arrivé dans la maison, Félicien entend retentir une célèbre musique, même si la mélodie est très étrange et méconnaissable, et il remarque que son père, de dos, s'est assoupi sur le fauteuil. Il prend alors grand soin à faire le moins de bruit possible et ôte son veston pour le suspendre au porte-manteau. Le jeune homme monte les escaliers pour rejoindre sa chambre et, au fur et à mesure, il montre un peu plus de difficulté pour gravir chaque prochaine marche. Une fois au premier étage, le jeune garçon saisit la peluche qui traîne dans le couloir, un doudou à qui il manque un œil, et gambade dans le couloir. Le temps s'accélère durant son trajet, les saisons s'écoulent chaque fois qu'il passe devant une fenêtre et le couloir s'assombrit quand il arrive enfin devant la porte grand ouverte de sa chambre. Quelques feuilles mortes ont réussi à passer la fenêtre qui se trouve en face de sa porte. L'horloge indique qu'il est bientôt quatre heures. Pourtant, son regard se tourne vers la porte d'à côté, celle de la chambre de ses parents. Il en fixe la poignée, sans cligner des yeux, alors que de plus en plus de feuilles mortes s'accumulent devant la fenêtre. Doucement, l'enfant s'approche de la porte, son cœur battant de plus en plus vite, et pose sa main sur la poignée. Il la tourne et voit apparaître une obscurité opaque par l'entre-bâillement de la porte. Félicien marmonne un mot, mais sa voix est tellement faible qu'aucun son n'en sort. Le brouhaha s'arrête lorsque l'enfant voit des pieds suspendus, il ouvre brusquement les yeux pour apercevoir sa domestique penchée au-dessus de lui, avec un air surpris. Elle semble lui demander quelque chose, certainement s'il va bien, mais ce dernier n'entend que les tambourinements de son cœur qui s'estompe, petit à petit. Il finit par se lever, se ventilant le pyjama, pour chasser les bouffées de chaleur qui l'étouffent. La voix de sa domestique devient plus nette. — Monsieur, vous allez bien ? — Oui, oui, bégaye-t-il d'une voix tremblante. — Vous avez fait un cauchemar ? — Oui, finit-il par répondre après un moment de silence. Un horrible cauchemar. Transpirant, Félicien refuse dans un premier temps le thé que lui offre Marianne, avant de reprendre ses esprits et l'accepter. Sa main tremble quand il saisit l'anse, à cause des émotions et la fatigue, mais il réussit à porter le thé à sa bouche. À chaque gorgée, sa terreur diminue, laissant place à du vide. Le jeune homme se recouche et aperçoit le plafond qui lui paraît gris foncé, ce soir, presque noir charbon. Des larmes finissent par couler sans s'arrêter le long de ses joues. Des larmes qui attendaient de sortir depuis si longtemps. Debout, devant son lit, Marianne garde le silence, comme si elle avait compris la gravité de la situation, elle lui dit à voix basse "je vous laisse" pour permettre à son maître de rester seul. Pourtant, ce dernier saisit la robe de sa domestique et réussit à marmonner. https://youtu.be/2eM2H7Y3a9g — Restez à mes côtés, Marianne, je vous en prie. Je ne veux pas être seul, explique-t-il, sur un ton faible. La jeune femme s'arrête lorsqu'elle sent sa robe retenue, mais elle acquiesce avant de s'assoir sur la chaise à côté du lit de son maître. Ce dernier ne dit pas un mot, il se contente d'être couché sur le lit, avec le visage caché par l'obscurité et par ses cheveux blonds. Le seul bruit qui perce au milieu de la nuit n'est autre que le tic-tac de l'horloge de la pièce, qui semble s'accentuer à chaque coup, dans un retentissement plus profond que le silence. Étouffant dans cette pièce, Félicien ordonne à sa domestique d'ouvrir les fenêtres et Marianne s'exécute sans attendre, permettant à l'air du printemps d'entrer dans la pièce. Félicien inspire un gros coup, et expire dans un soupir inaudible. En pleine hallucination, il croit sentir l'odeur des roses de son jardin. Cette odeur lui fait autant de bien que de mal ; il pourrait se laisser blesser par les ronces de ces fleurs, si ça lui permettait de la sentir encore et encore, alors que son sang continuerait à couler. Ça lui fait mal, mais il préfère avoir mal avec l'espoir d'avoir un peu de réconfort, plutôt que de ne rien ressentir. Depuis tout ce temps, la réalité lui était si difficile à supporter qu'il avait préféré effacer certains souvenirs de sa mémoire et vivre en ignorant certains événements. Pourtant, quelque chose semble étrangement décalé dans son quotidien, comme s'il manquait des pièces à son puzzle et ça le dérange ; plutôt que de fermer les yeux sur ce malaise, Félicien choisit de comprendre d'où il provient. Au fond de lui, il sait qu'il n'aurait pas dû chercher à en savoir plus, mais c'est plus fort que lui. Et maintenant qu'il s'est souvenu de ce qui le tourmentait ces dernières années, il en subit les conséquences cette nuit, il n'y a aucune récompense, juste de la souffrance. C'est précisément pour cette raison que Félicien méprise la nature humaine : elle devrait toujours rester dans l'ignorance, autant que possible. — Je suis tellement stupide, constate-t-il. Sa domestique lui adresse un regard confus, mais elle remarque rapidement que son interlocuteur ne s'adresse pas à elle. Ce dernier se contente de serrer les poings, laissant un sourire cynique se dessiner sur ses lèvres. Marianne ne dit rien. Elle n'est pas sûre de comprendre ce que raconte son maître ou de ce qui se passe dans sa tête. Pourtant, ces mots résonnent en elle, sans qu'elle sache pourquoi. Lorsqu'elle entend sa souffrance, elle ressent une tristesse au plus profond d'elle-même. Alors elle décide de s'assoir sur le bord du lit et console Félicien par sa proximité. — Monsieur, quoiqu'il se passe, je resterai ici, à vos côtés. Vous ne serez pas seul, explique Marianne, à voix basse comme si elle ne voulait pas briser la quiétude de la nuit. — Je pourrai parier que vous n'avez jamais vu d'être aussi misérable que moi, rétorque Félicien, en laissant échapper un rire cynique. — Est-ce que vous pensez cela de vous ? — Je vous mentirai si je vous prétendais le contraire. Cela coule de source, non ? — Eh bien, je ne vous trouve pas misérable, Monsieur. Je vous trouve même courageux et digne. Félicien se montre perplexe face à ces mots. Il ignore qui sa domestique décrit, mais ce n'est certainement pas lui. Il ne comprend pas en quoi il aurait pu être digne en ruminant, en s'isolant, ou en se tourmentant jusqu'à tomber malade de façon pathétique. Agacé, le jeune homme conclut que Marianne tente de lui remonter le moral d'une manière maladroite. Mais cela ne fait que l'irriter davantage : il a l'impression qu'elle sous-estime sa souffrance ou qu'elle cherche à mettre le sujet sous le tapis. — J'ai du mal à savoir en quoi être dans ma situation est digne ou courageux, réplique-t-il, sèchement. Si c'est le cas pour vous, alors vous devrez même trouver la vie d'un rat digne. — Est-ce que j'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? — Ne trouverez-vous pas ça vexant d'être décrit de cette manière alors que vous ne faites que souffrir misérablement dans votre coin ? Vous ne me flattez pas en me tirant un portrait faussement glorieux, sachez-le. — Il ne s'agit pas de flatterie. Même si je ne peux qu'imaginer le combat que vous menez tous les jours, je sais que vous souffrez en silence, explique-t-elle, en posant sa main sur son cœur lorsqu'elle sent des picotements dans sa poitrine. Alors je vous trouve courageux pour cela, car je n'aurai pas accepté de vivre bien longtemps de cette manière. — Qu'en savez-vous ? s'agace Félicien, en détournant la tête. — Car j'ai songé à mourir plusieurs fois. À cette réponse, son interlocuteur tourne sa tête vers elle, abasourdi par ce qu'il vient d'entendre. Marianne vient de lui révéler quelque chose de dramatique sur un ton serein, comme si elle lui parlait d'une journée de travail, et cela perturbe son maître qui pense certainement avoir mal compris. Après tout, la jeune femme parle à voix basse. — Qu'avez-vous dit, Marianne ? — Oh ? Eh bien, que j'avais songé à vouloir la mort plusieurs fois. — Pour quelles raisons ? demande-t-il, désarçonné. — Je n'arrive plus à me souvenir pourquoi je souhaitais mettre fin à ma vie, mais je sais juste que cette fin me paraissait plus douce, plus libératrice, explique sa domestique, mal à l'aise. Malgré cette certitude, Marianne ne parvient toujours pas à débloquer ses souvenirs. La seule chose qui lui revient est un sentiment de désespoir et une tristesse infinie. Elle le ressent comme une plaie ouverte sur son corps, une douleur à laquelle elle s